Entretien

“La transition énergétique n’a jamais existé”, estime l'historien des techniques et de l’environnement Jean-Baptiste Fressoz

Jean-Baptiste Fressoz, historien des techniques et de l’environnement et coauteur de l’essai Les Révoltes du ciel, décrypte le récit construit autour de la transition énergétique et la relation au climat.

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Jean-Baptiste Fressoz est historien chercheur au CNRS. Il a coécrit, avec Fabien Locher, « Les Révoltes du ciel : une histoire du changement climatique, XVe-XXe siècle », paru aux éditions du Seuil en 2020.

L'Usine Nouvelle. - « Le problème de la transition énergétique est qu’elle projette un passé qui n’existe pas sur un futur qui reste fantomatique », écrivez-vous dans un article des « Annales des mines ». Pourquoi ?

Jean Baptiste Fressoz. - La manière classique de raconter l’histoire de l’énergie est de se centrer sur les transitions : celle du bois au charbon pendant la révolution industrielle, du charbon au pétrole au XXe siècle. Et aujourd’hui on assisterait à une troisième transition, vers les renouvelables et-ou le nucléaire. Le problème est que cette histoire est totalement fausse. Au XIXe siècle, plus les économies consomment de charbon, plus elles consomment de bois, notamment dans les mines de charbon et les chemins de fer. Les mines de charbon anglaises utilisent davantage de bois pour étayer les galeries en 1900 que l’Angleterre n’en brûlait en 1750. La consommation a été multipliée par six. Comme transition énergétique on fait mieux... Même phénomène pour le pétrole, qui ne remplace absolument pas le charbon. Les voitures, les routes en béton sont des gouffres à charbon au XXe siècle. Bref, l’histoire matérielle de l’humanité n’est pas une histoire de transition, mais de dynamiques symbiotiques d’accumulation de toutes les matières. D’ailleurs, le thème de la transition est complètement absent chez les experts – géologues, économistes, forestiers – jusque dans les années 1960.

Pourquoi alors la notion de transition énergétique rencontre-t-elle un tel succès ?

Dès les années 1950, les savants atomistes expliquent que le nucléaire est indispensable car brûler tout le charbon pourrait avoir des conséquences désastreuses pour le climat.

L’idée du passage d’un âge à un autre, du charbon au pétrole ou à l’électricité, prend forme chez les industriels de la fin du XIXe siècle pour promouvoir leurs technologies. La notion plus précise de transition émerge quant à elle dans le milieu des savants atomistes américains dans les années 1950. Ils ont tous participé au projet Manhattan [programme de mise au point de la première bombe atomique, ndlr] et sont aussi des néomalthusiens. Ils s’inquiètent de la croissance des populations et de l’épuisement des ressources. Leur prospective est simple : le nucléaire va s’imposer car à terme il n’y aura plus de fossiles. On trouve parmi eux, même s’il n’est pas atomiste, le géophysicien Marion King Hubbert, grand théoricien du pic du pétrole. Les savants atomistes, qui maîtrisent l’étude des isotopes, notamment du carbone 14, sont les premiers à souligner le risque de réchauffement climatique. Dès les années 1950, ils expliquent que le nucléaire est indispensable car brûler tout le charbon pourrait avoir des conséquences désastreuses pour le climat. Cette idée de transition énergétique va s’étendre dans le monde à la faveur du choc pétrolier de 1973. Il faut sortir de la dépendance au pétrole. Le président américain Jimmy Carter, dans un grand discours, le 18 avril 1977, énonce que les États-Unis ont déjà procédé à deux transitions, du bois au charbon et du charbon au pétrole. Et que maintenant il faut en réaliser une troisième. Le mot transition se diffuse ensuite dans les organisations internationales. Dès 1982, l’ONU organise une conférence sur la transition énergétique à Nairobi, au Kenya, où les États s’engagent à développer les énergies renouvelables, sans trop d’effet.

Sur quoi reposent les choix énergétiques ?

Je crois que le choix d’une énergie plutôt qu’une autre, omniprésent dans le débat public, n’est pas le plus important. Ce qui importe, c’est le choix de développer de grands systèmes très énergivores, comme la voiture et la suburbanisation. La politique joue un rôle fondamental dans l’histoire de l’énergie. Par exemple, dans l’entre-deux-guerres, la maison individuelle est considérée aux États-Unis comme la meilleure arme contre le communisme. Cela implique et justifie le développement de l’automobile, qui n’a pourtant pas été si bien accueillie dans les années 1920. Elle est chère, polluante, dangereuse et prend la place d’autres usages de la rue. Des manifestations monstres contre l’auto en ville ont lieu à New York et Philadelphie. On dresse des monuments aux morts d’enfants écrasés sur la route. La voiture ne s’impose pas contre le cheval, mais contre le tramway, qui était massivement développé aux États-Unis dans les années 1920. En 1905, les Américains faisaient déjà 5 milliards de trajets en tramway par an, et ils n’étaient que 100 millions.

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Jean-Baptiste Fressoz, historien des techniques et de l’environnement Jean-Baptiste Fressoz, historien des techniques et de l’environnement (Herve Boutet/Hervé Boutet)

© Hervé Boutet

L’hydrogène est-il un nouvel eldorado ?

Disons que c’est un come-back. Dans les années 1960, le physicien italien Cesare Marchetti soutient déjà la vision d’une économie hydrogène produite par le nucléaire. Ses idées sont bien reçues au Japon, qu’il promet de transformer en Arabie saoudite de l’hydrogène. L’affaire retombe rapidement avec le contre-choc pétrolier. Mais Marchetti va plus loin. Contrairement à d’autres gourous technophiles, il étudie le temps que mettrait ce nouveau vecteur énergétique à se développer et montre que cela prendrait très longtemps, de l’ordre d’un siècle, si ce n’est davantage. C’est un point fondamental : le facteur limitant essentiel face au changement climatique n’est pas la technique, mais le temps de diffusion d’une technique, que les historiens savent très long.

Y a-t-il une évolution des mentalités, avec de plus en plus de sceptiques concernant les nouvelles technologies d’un côté et des techno-solutionnistes optimistes de l’autre ?

Je ne crois pas. Les deux attitudes ont toujours cohabité. Au XIXe siècle, il y avait effectivement un discours autour du progrès, mais aussi beaucoup de critiques. Lorsqu’une usine polluante s’installait près de chez eux, les gens se fichaient du progrès. Ils faisaient des procès et lançaient des pétitions, comme aujourd’hui. Faire vacciner son enfant en 1800 (avec des vaccins qui étaient dangereux) posait tout autant question. Le progrès est vanté surtout après des accidents, de chemin de fer par exemple. On trouve de très beaux discours de Lamartine, et d’autres pour expliquer qu’il faut y aller, même si on doit payer « le prix du sang ». On transfère la gloire militaire vers l’industrie, qui offre un futur de progrès. Bien sûr, il y avait les grandes expositions universelles au XIXe siècle, mais aussi des personnalités qui disaient que cela allait nous mener droit dans le mur, pour des questions environnementales. On n’est donc pas rentrés subitement dans une société d’aversion aux risques.

Vous avez publié avec Fabien Locher un livre* sur l’histoire longue du changement climatique. Depuis quand les humains ont-ils conscience de dérégler le climat ?

Le livre documente une montée du catastrophisme climatique à la fin du XVIIIe siècle, mais la question de la modification du climat par les humains est plus ancienne. Dès le XVIe siècle, les Européens arrivant en Amérique popularisent cette idée, arguant que les chrétiens vont améliorer le climat des colonies. Ils soulignent que le climat est très différent de part et d’autre de l’Atlantique à la même latitude. Leur explication est que ces terres n’ont pas encore été travaillées, qu’elles sont en déshérence. C’est une justification de l’appropriation coloniale. Ils invitent à une sorte de géo-ingénierie avant l’heure. Ce thème est repris par les savants de la Royal Society, à Londres, et de l’Académie royale des sciences, à Paris. Mais la réalité de ce changement est très discutable. L’accentuation du petit âge glaciaire, qui est bien documenté, n’intervient qu’au milieu du XVIIe siècle en Europe.

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Jean-Baptiste Fressoz, historien des techniques et de l’environnement Jean-Baptiste Fressoz, historien des techniques et de l’environnement (Herve Boutet/Hervé Boutet)

© Hervé Boutet

À l’époque, il s’agit d’améliorer le climat. Qu’en est-il de sa dégradation ?

En France, le basculement a lieu à la Révolution. Suite à de mauvaises récoltes, les révolutionnaires accusent la monarchie d’avoir dégradé le climat du pays en gérant mal les forêts.

Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle qu’émerge l’idée d’une catastrophe climatique à venir, ou même en cours. En France, ce basculement a lieu à la Révolution. Suite à de mauvaises récoltes, les révolutionnaires accusent la monarchie d’avoir dégradé le climat du pays en gérant mal les forêts et en laissant proliférer les eaux stagnantes. Cet argument leur retombera sur le nez, car les paysans, en 1789, iront chercher leur bois dans les forêts des aristocrates. Le gouvernement républicain développe alors un discours menaçant les paysans d’être responsables d’un dérèglement climatique s’ils ne respectent pas les forêts.

Quand est apparue l’« écoanxiété » ?

Dans des sociétés agraires, plus que l’anxiété, c’est véritablement l’effroi qui domine quand la météorologie s’affole. C’est palpable après l’éruption du volcan indonésien Tambora, en 1815, qui a conduit à une année sans été en 1816, à des famines en Europe, à des vagues d’immigration aux États-Unis et à des discours très abondants sur la perte de stabilité du climat. Parmi les causes invoquées dans la presse : l’affaiblissement du soleil, la déforestation ou encore la thèse de Buffon selon laquelle la terre se refroidit inexorablement.

Comment se construit l’histoire du changement climatique ?

Le changement qui nous préoccupe aujourd’hui, celui qui implique le cycle du carbone et l’effet de serre, est une histoire plus courte et plus « scientifique », avec ses « précurseurs », notamment les physiciens Joseph Fourier et John Tyndall et le chimiste Svante Arrhenius. C’est une histoire réconfortante que celle des savoirs scientifiques validés qui ont posé les bases du diagnostic contemporain du réchauffement. Mais elle est biaisée, car ces savants-là se fichaient pas mal du changement climatique. Ils s’intéressaient aux âges glaciaires, à la transformation de la lumière en chaleur, à des questions de physique fondamentale... L’histoire du changement climatique sur le long terme a davantage à voir avec le débat actuel. Les questions économiques y sont essentielles, et celles de l’énergie, de l’agriculture, les révoltes, la faim, le cycle de l’eau. Le paradoxe, c’est qu’au moment où les savants s’intéressent au carbone, ils sont plutôt rassurants. Certains expliquent même que l’industrie équilibre le CO2, car trop de plantes, d’humains, de bétail finiraient par purger le CO2 de l’atmosphère ! Contre l’idée commune d’une révélation écologique soudaine, nous montrons que la terre pensée dans sa globalité comme système complexe et potentiellement fragile est une conception ancienne, très enracinée dans le créationnisme scientifique du XIXe siècle : le monde est une création de Dieu, équilibrée et parfaite, et l’homme pourrait attenter à ces équilibres.

Propos recueillis par Aurélie Barbaux et Anne-Sophie Bellaiche

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