Un plan pour proposer “des voies pragmatiques pour décarboner l’économie, secteur par secteur, en favorisant la résilience et l’emploi”. Voilà l’objectif revendiqué par le think-tank The Shift Project, créé il y a dix ans, avec ce rapport né pendant le premier confinement et destiné à irriguer la campagne présidentielle. Le Plan de transformation de l’économie française (PTEF) dévoilé jeudi 9 décembre s’intéresse aux conséquences de la transition écologique sur 11,9 millions d'emplois actuels. Il comporte des notes détaillées sur le devenir de 4 millions d’entre eux, issus de secteurs-clés (transports, logement, agriculture…). Selon le Shift Project, la décarbonation de l’économie entraînerait une croissance nette “modérée” de 300 000 emplois, avec de fortes variations selon les secteurs.
Dans les transports, automobile et aérien en berne, le vélo et le rail plébiscités
L’industrie automobile serait la grande perdante d’une telle décarbonation, avec 373 000 emplois détruits dans la filière. La faute à la baisse prévue de l’usage de la voiture et au développement des voitures électriques, dont l'entretien nécessite 60% de main-d'œuvre de moins que celui des voitures thermiques. Un chiffre de 373 000 qui diffère nettement de l’estimation de la Fondation pour la Nature et l'Homme et de la CFDT Métallurgie, qui fixaient en juin à 20 000 le nombre d’emplois menacés par la transition écologique dans l’automobile. Mais leur étude s’intéressait exclusivement à la filière moteurs, là où The Shift Project comptabilise également les métiers en aval.
Les destructions d’emplois annoncées cachent cependant un potentiel de croissance d’ici à 2050 dans la relocalisation (+ 32 000 emplois), l’organisation d’une filière française de la batterie (+ 9 000 emplois) et le développement des bornes de recharge (+ 20 000 emplois). "Le positionnement avancé sur des véhicules plus légers, aérodynamiques et sobres" en France pourrait devenir un avantage comparatif important, ajoutent les auteurs du rapport.
The Shift Project encourage fortement à promouvoir le “système vélo, qui se substituerait pour partie au système voiture”. 45 000 emplois pourraient être créés dans l’industrie même du vélo, et 185 000 dans le commerce et la réparation des bicyclettes. “Le potentiel de reconversion depuis l’automobile est fort” dans ce secteur, promet le rapport, qui appelle les professionnels à anticiper et à se moderniser : “A l’exemple d’autres pays européens, la recherche de qualité va fortement augmenter avec la pratique.” La forte diminution du fret routier (- 112 000 emplois) créerait des opportunités pour les vélos-cargos, dont 110 000 seraient nécessaires d’ici à 2050.
Si le segment longue distance reste à peu près stable (+ 6 000 emplois), celui-ci cache de grandes disparités selon les modes de transport. L'aérien, plombé par la diminution des vols professionnels et des longs-courriers, verrait ses effectifs amputés de 38 000 emplois. Un chiffre qui se retrouve presque en miroir du côté du train, qui gagnerait 37 000 emplois. A condition que la filière industrielle de matériel ferroviaire parvienne à assurer l’accroissement du parc, nuance The Shift Project.
La chute du neuf plombe le logement
Les effets de la décarbonation de l’économie apparaissent tout aussi contrastés dans le BTP, qui réclamerait à la fois une hausse de main d’oeuvre pour la rénovation énergétique des logements (+ 100 000 emplois en cinq ans seulement) mais une forte baisse pour la construction neuve (- 190 000 emplois en 2050). Les métiers du gros œuvre (maçonnerie, pose de charpentes…) seraient les plus affectés, car principalement dédiés au neuf, tandis que ceux du second œuvre se reconvertiraient plus facilement. Les travaux d’isolation thermique demanderont en effet des couvreurs, menuisiers, plâtriers, plombiers et électriciens. Le rapport appelle également à développer le réemploi des équipements et l’usage de matériaux moins émetteurs, qui pourraient encore doper le secteur. Le rapport passe aussi en revue le secteur de la construction, qui devrait perdre 15 000 emplois à cause de la baisse de demande de ciment mais pourrait compenser grâce à l’industrie du bois.
La relocalisation favorise l'agriculture
L'agriculture semble être la grande gagnante de cette transition écologique, grâce à ses 451 000 emplois créés, dans la relocalisation de la production de fruits et légumes (+ 366 000), le développement des pratiques agro-écologiques (+ 133 000), comme l’entretien des zones humides ou l’autoproduction de semences, et la diversification des activités des producteurs (+ 42 000), telle la vente directe. La baisse de la consommation de viande et l’essor des produits locaux affecteront la filière agroalimentaire et le commerce de gros (- 79 000 emplois) mais profiteront à l'artisanat commercial (+ 10 000 emplois).
A la condition, précise le rapport, de pouvoir attirer en zone rurale “une main-d'œuvre qualifiée et en nombre” : les agriculteurs ne représentent plus que 3% des actifs et se heurtent au coût des terrains. “Si la tendance actuelle se poursuit, nous aurons un quart d’agriculteurs en moins dans les dix prochaines années, alors que la transition vers un système alimentaire résilient et moins dépendant des énergies fossiles nécessite des pratiques plus intensives en travail”, écrit The Shift Project.
Dans l'énergie, des chiffres à affiner
La réduction drastique des énergies fossiles devrait s’accompagner d’une hausse sensible de la consommation d’électricité, de l’ordre de 20% d’ici à 2050 selon le think tank - une estimation basse, qui mise sur une plus grande sobriété énergétique, alors que le Réseau de transport d’électricité (RTE) table lui sur une hausse d’au moins 35%. Pour les phases d’exploitation et de maintenance seulement, The Shift Project chiffre à 220 000 les emplois directs et indirects pouvant être créés d’ici à 2050 dans la filière électrique (nucléaire et énergies renouvelables) mais estime que les trois quarts des emplois du secteur pétrolier et parapétrolier pourraient être détruits ; une appréciation que doit affiner un prochain travail en 2022.
Enfin, la décarbonation devrait avoir peu d’effets sur les métiers de l’enseignement, de la santé et de la culture, dont les pratiques intègreront peu à peu bilans carbone et enjeux de l’énergie.
Aider davantage les tpe-pme...
Afin de relever le défi de cette décarbonation, le rapport préconise de développer la formation continue pour l’ensemble des métiers et de cibler au mieux les compétences requises : dans l’automobile par exemple, l’électrification demandera de mettre l’accent sur “les compétences en électronique de puissance, en robotique, et éventuellement en informatique embarquée”. The Shift Project souligne à cet effet le rôle essentiel des TPE-PME, qui représentent la moitié de l’emploi en France, et le besoin qu’elles ont d’accéder aux fonds pour la R&D. Davantage que pour les grandes entreprises, “le Crédit impôt recherche est plus efficace pour les PME, qui y ont plus difficilement accès”, rappelle l’association.
... et ressusciter le Commissariat Général au Plan
A ce titre, le rapport étrille le plan France 2030, présenté en octobre par le président de la République Emmanuel Macron, qui laisserait “le marché décider seul à partir d’appuis publics sans conditions”. The Shift Project demande, à l’inverse, de mieux coordonner les relations entre collectivités, de diminuer et simplifier les appels à projets, de renforcer le rôle des salariés dans les entreprises dans une co-gestion “à l’allemande” et propose même de ressusciter le Commissariat général au plan, abandonné en 1993, pour établir une doctrine claire de l’Etat et mieux organiser les chaînes de commande. The Shift Project a déjà fait part de ses propositions à plusieurs candidats à la présidentielle, reste à savoir si celles-ci seront reprises.



