L'Usine Nouvelle. - Le rapport Cyclope 2020 s’ouvre sur une analyse de la crise post-Covid-19. Vous ne l’aviez pas prévue…
Philippe Chalmin. - Nous venions de faire le bilan d’une année 2019 marquée par un lent déclin des prix mondiaux, sans crise importante sur les marchés de commodités, mais marquée par des tensions géopolitiques majeures. On s’apprêtait à vivre une année 2020 assez calme, marquée par l’élection américaine. Le FMI prévoyait une croissance mondiale de 3 %. Je faisais partie de ceux qui pensaient qu’il n’y aurait pas de récession aux États-Unis parce que Donald Trump mettrait les moyens, et la grande question était de savoir si la Chine ferait plus ou moins de 6 % de croissance.
Alors surgit ce qui s’appelle encore le "nouveau coronavirus" en Chine…
Plutôt que de refaire complètement le rapport, nous ajoutons un chapitre introductif qui constitue la première analyse de cette crise et de ses effets, à la fois sur l’économie et les marchés mondiaux. Jean-François Di Meglio, qui signe les chapitres sur la Chine dans Cyclope, avance une thèse intéressante sur la concordance de dates entre la signature, le 15 janvier, de la première phase de l’accord commercial entre les États-Unis et la Chine et la diffusion de l’information, le 16 janvier, d’un problème à Wuhan. Il est très probable que les Chinois savaient qu’ils ne tiendraient pas de tels engagements et qu’ils ont signé pour avoir la paix.

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Pourquoi avez-vous comparé les grandes pandémies ?
Il y a eu l’âge des pestes, l’âge du choléra et l’âge des grippes. Les deux pandémies historiques majeures sont incontestablement la peste noire – on n’a jamais fait mieux en termes d’impact humain et économique en Europe occidentale – et la grippe espagnole, probablement celle qui a provoqué le plus de morts [de 20 à 50 millions selon l’Institut Pasteur, ndlr] mais n’a eu quasiment aucun impact social et économique, parce qu’elle venait au lendemain de la Première Guerre mondiale et qu’elle est longtemps restée secret défense. Elle n’a induit aucune rupture, puisqu’elle est suivie par les années folles. La grippe asiatique, à la fin des années 1950, a fait entre 1,5 million et 4 millions de morts et personne ne s’en souvient. Quant au Sras en 2002-2003, il a fait 700 morts. Avec le Covid-19, nous vivons pour la première fois une épidémie en temps réel, ce qui a un impact politique considérable. Les médecins ont pris le pouvoir, ce qui n’est pas tout à fait rationnel. Mais cet aspect sanitaire est l’étincelle qui provoque une crise beaucoup plus profonde, par essence imprévisible ! Nouriel Roubini [professeur d’économie au Stern School of Business de l’université de New York, ndlr] disait déjà que ça commençait à craquer. Il est vrai qu’on avait largement dépassé l’illusion de la mondialisation heureuse.
Comme Brassens classait les guerres, vous classez les crises ?
Mon hypothèse est que la crise de 2020 rentrera dans les manuels d’histoire comme la troisième crise majeure, après 1929 et 1974. Personne ne discute 1929, qui met fin au libéralisme pour un bon demi-siècle et ouvre la voie à la montée des populismes et à la Seconde Guerre mondiale. En 1930, nous n’avons pas un recul du PIB plus important qu’en 2020, mais la crise dure longtemps. Le point bas, aux États-Unis, est atteint lorsque Roosevelt arrive au pouvoir en avril 1933. La crise des années 1970 (le premier choc pétrolier n’est là aussi qu’une étincelle), elle, met fin aux Trente Glorieuses et à cette domination des économies mixtes à la sauce keynésienne. Elle se poursuit par la montée du libéralisme et prépare d’autres trente glorieuses : celles de la globalisation à partir des années 1990, marquées à la fois par une révolution industrielle et le triomphe d’une pratique économique néolibérale.
On arrive, selon vous, à la fin de ce cycle…
À la différence de crises oubliées – la crise asiatique de 1997, la crise internet de 2001 et la crise financière de 2008 –, elle pourrait marquer l’ouverture vers une autre période de l’histoire, que j’ai du mal à déterminer mais réhabilitant la fonction de l’État dans l’intervention dans l’économie et marquée par la poursuite d’un rééquilibrage géopolitique dans lequel la Chine sera amenée à jouer un rôle majeur.
Comment s’articulent la crise du Covid-19 et les variations des prix des matières premières ?
Il n’y a pas de corrélation globale entre les cours des matières et les crises. La crise de 1929 se traduit par un effondrement des prix des matières. Celle des années 1970 est une crisette économique avec, au contraire, une tension à la hausse sur les marchés. En 2020, nous sommes dans une histoire différente, celle d’un contre-choc énergétique. Nous avions, en 2019, des marchés excédentaires de pétrole et de gaz naturel. À l’origine, l’effondrement des cours du baril est lié non pas à la crise sanitaire, mais à l’hubris de l’ineffable Mohammed Ben Salman [MBS, le prince héritier d’Arabie saoudite, ndlr], qui a décidé de casser l’Opep+ au moment même où la demande flanchait. Vous avez lu « Tintin au pays de l’or noir » ? Le petit Abdallah, c’est MBS qui fait un caprice sur la valorisation d’Aramco avant son entrée en Bourse.
Il en partage la responsabilité avec la Russie, tout de même ?
L’analyse russe était : "Il est complètement idiot de se serrer la ceinture. Les États-Unis sont devenus quasiment autosuffisants en pétrole et nous taillent des croupières à l’exportation." Les Russes n’ont pas eu envie de jouer le jeu des pétroles de schiste américains. D’autant qu’ils avaient un certain nombre de contentieux avec les États-Unis : les filiales de trading de Rosneft, principal acheteur de brut vénézuélien, se sont vues pratiquement interdire de traiter. À ces sanctions se sont ajoutées celles sur Nordstream 2. Vladimir Poutine n’avait donc aucune envie de faire le moindre cadeau à Donald Trump. Toujours est-il que les Russes disent "niet" et MBS ordonne d’inonder les marchés des Russes de pétrole saoudien. C’est le premier contre-choc, qui nous amène de 55-60 dollars à 30 dollars le baril. Cela aurait pu fonctionner. Mais MBS n’avait pas vu venir la baisse de consommation provoquée par le confinement, qui a fait chuter le WTI en négatif. Alors Trump a attrapé son téléphone pour dire à MBS : « Si tu continues, je ne mettrai pas mon veto » au projet de loi au Congrès qui retirerait à l’Arabie saoudite la couverture militaire américaine. Il a négocié avec Poutine, allant jusqu’à tendre la main au président mexicain Andrés Manuel López Obrador, qui bloquait l’accord Opep+. Finalement, ils sont tombés d’accord sur une réduction de dix millions de barils par jour. Et cela n’a pas suffi.
Et les autres matières ?
Sur le plan agricole, le marché est marqué par une conjonction de facteurs climatiques exceptionnels. La campagne céréalière 2020-2021 devrait battre un nouveau record, à un peu plus de 3,3 milliards de tonnes de céréales, riz et graines oléagineuses. Les appels à stocker étaient absurdes, il n’y aura pas de crise alimentaire en 2020. Il peut y avoir, dans certains pays, une crise de pauvreté alimentaire. Entre le 1er janvier et le 30 avril, hormis quelques petits métaux, la plus forte hausse est celle de l’or (12 %). La baisse des métaux industriels n’est pas considérable et une partie a d’ores et déjà été rattrapée.



