Si Safran a chipé, d’un cheveu, la place de premier déposant de brevets en France en 2021 à Stellantis, c’est un peu grâce à la crise climatique. Ou plutôt, aux efforts déployés par l’entreprise pour y répondre. « Nous avons augmenté significativement notre nombre de dépôts de brevets ces dernières années [871 en 2019, 1 037 en 2021 selon le classement annuel de l'Institut national de la propriété industrielle (Inpi)], affirme Jean-Marc Brunel à L’Usine Nouvelle, directeur de la propriété intellectuelle chez Safran. Cela traduit l’intensification de nos efforts en recherche et développement (R&D), particulièrement ceux portant sur l’efficacité environnementale et la décarbonation du transport aérien. »
Le responsable estime que « l’augmentation de l’effort financier sur le sujet est environ proportionnelle à celle des brevets déposés », observant que « la stratégie de propriété intellectuelle reflète bien la stratégie R&D » du groupe. Qui chiffre d’ailleurs que 75% de ses dépenses en recherche et technologie (R&T) sont consacrées à l’efficacité environnementale. Une bonne part du budget de 4,2 milliards d’euros est « essentiellement dédiée aux innovations de rupture nécessaires à une aviation plus durable », relate l’entreprise dans un communiqué.
Voiture électrique et connectée dans l'auto
« Il y a une volonté forte d’aller vers des moteurs plus efficaces notamment. C’est vital pour le secteur aéronautique », argue Pascal Faure, directeur général de l’Inpi. L’automobile – autre secteur largement représenté dans le classement annuel – n'échappe pas non plus à l’impératif environnemental. « Nous constatons dans l’automobile une tendance de fond, un décalage des domaines technologiques visés par les dépôts de brevets, relate le responsable. Alors que ceux-ci ciblaient surtout la motorisation, notamment diesel, nous observons ces dernières années une évolution vers les questions autour de la motorisation électrique et les véhicules connectés. »
Stellantis, qui ne doit sa deuxième place qu’à deux brevets de moins que Safran, n’échappe pas à la règle. « Conformément au plan stratégique, nous avons beaucoup travaillé sur les activités de R&D, notamment dans les secteurs du zéro carbone et de l’électrique, affirme Jean-Charles Lefebvre, responsable communication du constructeur, qui cite « les chaînes de tractions électrifiées, les composants comme les batteries, les aides à la conduite, de nouveaux combinés intérieurs et les optiques ».
Le constructeur doit surtout sa place à sa scission avec Faurecia qui, avec 244 brevets, se place dixième au classement. A-t-il aussi pâti de la crise qui bouleverse le secteur depuis l’arrivée du Covid-19 ? Un peu tôt pour le dire : celle-ci n’apparaît qu’à peine dans le classement, la faute à un décalage d’au moins 18 mois entre le dépôt des brevets et leur acceptation. « Les brevets les plus récents datent de mi-2020, après le premier confinement, précise Pascal Faure. Le classement n’est donc pas représentatif d’un effet durable que la crise pourrait avoir. »
Toujours est-il qu'en prenant la première place du classement après l’ex-PSA et Valeo avant lui, Safran marque le début d’un nouveau cycle. « Nous avons vu venir son effort dans l’innovation et la protection de la propriété intellectuelle et leur arrivée en tête n’est pas une surprise, relate Pascal Faure. La scission Faurecia-Stellantis a été un facteur accélérateur, mais ne retire rien. »
Souveraineté technologique française
Pour Jean-Marc Brunel, « il faut relativiser cette première place : ce ne sont que deux brevets sur mille, donc nous aurions pu être ex aequo dans le classement ». Pas de quoi non plus minimiser la qualité des actions de son entreprise sur la question. « La stratégie globale de Safran est la différentiation par l’innovation, ce qui explique nos efforts de protection, argue-t-il. Le nombre de brevets n’est pas notre préoccupation : nous ne les posons pas pour bloquer la concurrence, mais pour conserver notre longueur d’avance. »
L’expert de la propriété intellectuelle vante ainsi la qualité de ses brevets, « très rarement » visés par des procédures d'annulation… et sources d’un retour sur investissement stratégique. « Nous n’avons pas de politique de licence vouée à générer des revenus, ajoute-t-il. Mais si 10 ou 100 brevets nous permettent de vendre 10 moteurs supplémentaires, c’est une rentabilité immédiate. »
A titre d’exemple, le responsable cite notamment les aubes, hélices et carters des moteurs, « qui comptent des innovations significatives sur l’efficacité environnementale, comme l’utilisation de matériaux composites ou leur configuration ». A cela s’ajoute les nacelles, logiciels, méthodes d’hybridation… Et les procédés industriels, comme les méthodes de tissage de fibres en 3D, qui n’échappent pas non plus à la règle « pour protéger notre avantage concurrentiel ». Et « par ricochet », ajoute-t-il, pour protéger le patrimoine et la souveraineté technologique français.



