Le surimi malouin pourrait être enfin fixé sur son sort. L’État devrait rendre sa décision sur le transfert des activités du chalutier-usine de pêche français Joseph Roty II vers le navire polonais Annelies Ilena d’ici à début mai. «Nous avons demandé à notre équipe d’avoir tous les scénarios sur la table. On ne les a pas tous», précise Hervé Berville, ministre délégué chargé de la Mer, auprès de L’Usine Nouvelle début avril. «On va sans doute les avoir avant mi-avril. En toute vraisemblance, on donnera les réponses d'ici à un mois.»
La Compagnie des pêches Saint-Malo attend avec impatience cette autorisation de transfert. Son gigantesque chalutier bleu et blanc Joseph Roty II a pris sa retraite en décembre 2023, après 50 ans en mer. Le bateau de 90 mètres s'était spécialisé dans la pêche au merlan bleu en Atlantique Nord. À sa sortie de l'eau, le poisson pêché était transformé dans une usine installée à bord en pâte de surimi. Cette pâte sert de base à l’usine terrestre de l’entreprise, située à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), qui les transforme ensuite en bâtonnets orange et blancs. Une partie d'entre eux est vendue à l’export, notamment au Japon.
15 millions d’euros pour installer une usine sur un chalutier géant
Pour poursuivre sa production, la société bretonne a réalisé un investissement de 15 millions d’euros. Objectif : construire une nouvelle usine embarquée à bord de l’Annelies Ilena, l’un des plus grands chalutiers pélagiques (qui laissent traîner un filet sans toucher le fond) du monde. La nouvelle chaîne de production du navire polonais – exploitée par la Compagnie des pêches Saint-Malo – est déjà opérationnelle et fonctionnelle. Sa capacité de production est «similaire» à celle du Joseph Roty II, selon la direction.
Hélas, la demande d’autorisation de transfert d’activités, transmise à l’administration en octobre 2021, demeure lettre morte. L’entreprise malouine a ainsi vu filer la moitié de sa dernière saison de pêche entre ses doigts – la saison du merlan bleu dure d’octobre à avril. «La pêche du Joseph Roty 2 représente près de 50% des volumes traités par notre usine» de Saint-Malo, persiffle Florian Soisson, directeur général de la Compagnie des pêches Saint-Malo. Sur sa seule dernière marée, le vieux géant des mers malouin a sorti 770 tonnes de pâte de surimis de son usine embarquée pour 2 300 tonnes de merlans bleus engloutis. L’ancien bateau-usine de 90 mètres a produit entre 3 000 et 3 500 tonnes de pâte de surimis chaque année.

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Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
«Pour le moment, l’usine continue de produire, car nous avons des stocks de matière première. Mais nous estimons l’impact de ce blocage à 6 millions d’euros sur nos ventes externes et donc un impact fort sur la trésorerie de la société», indique Florian Soisson dont l’entreprise enregistre un chiffre d’affaires de 21 millions d’euros en 2022. «Nous avons de quoi tenir encore quelques mois avec les stocks», s’inquiète Arnaud Mallet, syndicaliste FO et salarié à l'usine de Saint-Malo.
La direction brandit la menace sur l'emploi de ses marins
La direction a envoyé une première semonce à l’État fin mars. Au total, 36 des 60 marins du navire-usine ont alors été mis au chômage partiel jusqu’en juin. L’entreprise a alors brandi la menace qui pèse sur les 240 emplois de son usine et de son bateau. «Si on n’a pas notre outil de travail, on ne travaille pas», assène Arnaud Mallet.
Le changement de pavillon interroge pourtant sur l’avenir des emplois des 60 marins du Joseph Roty II : le nouveau navire sera polonais, et non plus français. «Tous les marins seront transférés vers l’Annelies Ilena, ils resteront sous contrat français comme je m’y suis engagé auprès de l’administration», défend Florian Soisson. Quid également des dimensions du nouveau navire – 145 mètres de long pour 24 mètres de larges – qui l’empêchent d’accéder au port de Saint-Malo, où les marins ont embarqué jusqu’ici ? «Peu importe le lieu d’où les marins partent, ils partiront, explique Arnaud Mallet. Il faut comprendre que les campagnes durent entre un et trois mois. Le transport jusqu’au port de départ du bateau n’est pas un sujet.»
Pour les 180 employés de l’usine de Saint-Malo, la direction promet également un impact nul du transfert d’activité : la pâte de surimi produite par le navire doit continuer à contribuer à près de 50% des volumes traités par l’usine. Côté syndicats, le débarquement des marchandises loin de l’usine de Saint-Malo – dans des ports situés en mer du Nord – n’inquiète pas. «Une partie de la base surimi que nous utilisions avec le Joseph Roty II était déjà débarquée en Irlande», explique Arnaud Mallet. En clair : pour les syndicats comme la direction, peu de changements en dehors de la couleur du bateau… à condition d’une reprise de la pêche.
Négociation sur les quotas de pêche de merlans bleus
À l’approche des élections du Parlement européen, le sujet du transfert se révèle brûlant. «C’est une question administrative et en même temps politique, qui est la question du transfert de quotas de pêche de la France à la Pologne sans contrepartie», explique Hervé Berville. Mi-février, près de 200 personnes ont manifesté à Saint-Malo contre le transfert, suite à l’appel d’organisations de pêches, environnementales et syndicales. Elles s’inquiètent notamment que le transfert des quotas de pêche vers la Pologne se fasse sans contrepartie pour la pêche artisanale.
«Quand on regarde les quotas de pêche attribués par l’Union européenne à la Pologne, elle ne possède rien en merlan bleu. Même pas un kilo», explique Laetitia Bisiaux, chargée de projet au sein de l’association de défense de l'environnement marin Bloom. Pour que le navire polonais puisse pêcher le merlan bleu pour le compte de l'entreprise bretonne, il lui faut donc obtenir les précieux quotas. La France pourrait les lui transférer. Mais la réglementation européenne interdit les transferts de quotas de pêche bruts, sans contrepartie.
«Si la France donne ses 54 000 tonnes annuelles de merlan bleu, elle doit obtenir en échange des quotas d’autres espèces, précise Laetitia Bisiaux. On pourrait imaginer notamment des quotas polonais qui profiteraient à la pêche artisanale en France, en maquereau par exemple.» Mais tous les courriers de l'association adressés à l'État sont restés sans réponse. La direction de la Compagnie des pêches Saint-Malo espère, elle, pouvoir compter sur une pleine saison l’an prochain.



