Le « vehicle-to-grid » gagne progressivement en maturité par le biais des flottes professionnelles. Malgré leur caractère abscons, l'appellation anglophone et son acronyme consacré – V2G – désignent simplement la capacité d'une voiture électrique à déverser de l’énergie depuis sa batterie vers le réseau électrique... et d’être rémunérée pour cela !
L’idée est ancienne. Mais ce n’est que début février qu’une technologie a été certifiée par RTE, le gestionnaire du réseau français, afin de lui permettre de participer à l’équilibrage du système électrique. Une brique proposée par Dreev, une jeune coentreprise créée en février 2019 par EDF et la société américaine spécialiste du V2G Nuvve, dont la solution allie des bornes de recharge innovantes, une plateforme logicielle de pilotage et une valorisation économique de l'ensemble.
Alimenter un ménage moyen pour 4 à 5 jours
Pourquoi permettre aux véhicules de vider leurs batteries sans rouler ? 12 à 15 millions de voitures électriques sont attendues en France en 2035, et elles seront à l'arrêt 90% du temps. Dans ce contexte, leurs batteries « offrent une opportunité énorme de flexibilité », estime Eric Mevellec, le directeur général de Dreev. Il calcule qu’une voiture disposant d’une batterie de 60 kWh (celle de la Renault Zoé en affiche 52) peut alimenter un ménage moyen pour 4 à 5 jours. Une réserve d'électrons idéale pour pallier la variabilité des énergies éoliennes et photovoltaïques. Par exemple, en se chargeant en pleine journée avant de faire ruisseler l'électricité emmagasinée pour répondre à la demande une fois le soleil couché.
Grâce à sa certification, Dreev fait un premier pas. « Nous allons pouvoir participer dès cette année à des marchés et rémunérer des clients pour le temps de batterie mis à disposition. Cela rend notre solution crédible », s’enthousiasme Eric Mevellec. Encore peu nombreuses, les batteries connectées par Dreev devraient commencer par un service particulièrement exigeant, connu sous le nom d’équilibrage primaire de la fréquence. Autrement dit, elles seront mises à disposition de RTE afin qu’il puisse les mobiliser en quelques secondes, telle une énorme batterie virtuelle capable de contrebalancer à court terme les pics de production ou de consommation.
Côté économique, Dreev interviendra sous l’ombrelle d’Agregio, une autre filiale d’EDF dédiée à l’agrégation de ressources énergétiques, pour ensuite les négocier sur les marchés de RTE. Mais c’est du côté technique qu’a surtout porté l’innovation, qu’il s’agisse de pouvoir remonter l’électricité, ou de la contrôler à la milliseconde.
Manipuler le courant
Tous les véhicules ne sont pas adaptés au V2G et tous les chargeurs ne sont pas bidirectionnels, pointe Eric Mevellec. La première condition est de trouver les bonnes infrastructures et de s’y adapter. Pour optimiser sa solution, Dreev a travaillé avec Nissan sur le standard Chademo : la prise électrique avancée qui branche les modèles de Nissan Leaf et e-NV200, l’iMiev et l’Outlander hybride de Mitsubishi, ou encore la Peugeot Ion et la Citroën C-Zero. La start-up travaille pour s’adapter aux futures bornes européennes (via le standard CCS) et déployer son offre dans le domaine d’ici à 2023, modèle par modèle.
Les chargeurs sont aussi essentiels : ils doivent comporter un onduleur performant pour transformer le courant continu de la batterie en courant alternatif en 50 hertz, à l’image de celui qui circule sur le réseau. « La plupart des bornes de recharge chez les particuliers et dans les entreprises ne sont que de grosses prises, sans intelligence ni électronique de puissance. Nos infrastructures sont plus proches des équipements réseaux, ce qui implique des composants d’électronique de puissance et des normes à respecter », narre Eric Mevellec. Pour débuter, Dreev s’est associé au géant suisse ABB, dont les chargeurs fournissent du courant continu à 11 kW.
Mais Dreev se veut agnostique et prévoit de pouvoir embarquer son logiciel sur les chargeurs de n’importe quel fabricant pour en prendre le contrôle et lui apporter les briques d’intelligence qu’il développe. Pour piloter la charge, bien sûr, mais aussi se servir des capteurs des bornes comme d’autant de sentinelles réparties sur le territoire, par exemple pour détecter rapidement les perturbations sur le réseau et y répondre en moins d’une seconde.
Priorité aux consommateurs
Car pouvoir décharger de l’électricité ne suffit pas. Encore faut-il le faire avec doigté, en prenant en compte les besoins du réseau en même temps que ceux du conducteur. Concrètement, Dreev intervient sur les marchés de l’électricité en proposant des paquets de 100 kW, dont il garantit la disponibilité sur des plages de quatre heures. Un laps de temps durant lequel ses briques numériques lui permettent d’optimiser la charge et la décharge de ses véhicules.
« C’est un effet global, mais qui fait abstraction de ce qu’il se passe dans chaque véhicule, où notre stratégie est plutôt de privilégier les oscillations faibles, sans gros appels de puissance », précise Eric Mevellec. De quoi éviter les effets yo-yo et garder, au maximum, une certaine disponibilité des voitures branchées. Une interface web à la disposition du gestionnaire de flotte lui permet de suivre en temps réel l’état de sa batterie, de renseigner en amont son planning, et de prendre le contrôle sur sa recharge à tout moment. « C’est assez proche d’un chauffage intelligent : un client peut par exemple souhaiter que sa voiture soit prête à 90% tous les jours de la semaine entre 17 et 19 heures, tout en confiant à Dreev la capacité d’utiliser sa batterie en dehors de cette période », décrit Eric Mevellec.
Reste à calmer les inquiétudes. Eric Mevellec l’assure : le procédé dégrade peu les batteries, dont la baisse de performance dans le temps « dépend davantage du roulage et du vieillissement naturel », explique-t-il, en ajoutant rester dans les garanties des constructeurs. Avantage supplémentaire : avec ce service, les gestionnaires de flotte (qui doivent d’abord investir dans de coûteuses bornes de recharge) peuvent être rémunérés jusqu’à 20 euros par véhicule et par mois. Un argument qui pourrait permettre à Dreev de conquérir de multiples clients. La société compte aujourd’hui 200 bornes de recharge en Europe et prévoit d’en déployer « plusieurs centaines dans les années suivantes », chiffre son directeur général. Même en ne concernant qu’un petit pourcentage des véhicules électriques, le V2G pourrait selon lui apporter plusieurs gigawatts de flexibilité au réseau d’ici 2035.



