Entretien

« Je crains un bain de sang pour les PME », confie l'économiste Olivier Pastré

L’économiste Olivier Pastré, qui vient de publier avec Patrick Artus « L’économie post-Covid »*, estime que la crise actuelle nécessite des changements radicaux de politique économique.

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Olivier Pastré, économiste

L'Usine Nouvelle. - En quoi cette sortie de crise ne ressemble-t-elle pas aux précédentes ?

Olivier Pastré. - Il a fallu trois ou quatre ans pour sortir de la crise de 2008. C’était une crise ciblée sur la finance. On a réformé la finance, pas toujours dans le bon sens, et il n’y a eu que peu d’impact sur les autres activités économiques. La crise actuelle est historique. Il n’y a eu que cinq pandémies qui ont provoqué plus d’un million de morts dans le monde depuis l’an 166 après J.-C. Les pays émergents sont touchés contrairement à 2008. Tous les secteurs sont concernés par cette crise qui agit comme une bombe à fragmentation. C’est l’ensemble du modèle économique et social qui est remis en cause. Les débats sur les relocalisations existent depuis longtemps, mais aujourd’hui, ils prennent une ampleur nouvelle.

Les effets de cette crise seront-ils durables ?

À mon avis, ses conséquences sont pérennes. Cela va prendre dix ans pour en sortir. Un bouleversement complet va s’opérer dans tous les secteurs et à tous les niveaux, aussi bien macroéconomique que microéconomique. Il faut se mettre dans une perspective de modification radicale de la façon de produire. Mais tout dépendra du comportement des agents économiques. Les États et les banques centrales ont pour l’instant injecté assez rapidement les fonds nécessaires, ce qui fait que la crise sous-jacente est socialement et économiquement supportable. Est-ce que les entreprises vont arrêter d’investir, parce que l’incertitude est trop grande, et les ménages vont-ils consommer et épargner différemment désormais ? Personne ne le sait.

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Pensez-vous que le capitalisme en sortira profondément changé ?

Il est impossible de dire comment les entreprises vont se réorganiser. Vous pouvez échafauder un scénario noir qui débouche sur une accentuation de la précarisation de l’emploi, des baisses de salaires et des licenciements. Ou un scénario rose avec un travail devenu plus inclusif, des créations d’emplois dans les secteurs à plus forte valeur ajoutée. Seule certitude, aucune entreprise ne produira sur la durée dans les mêmes conditions qu’aujourd’hui. On peut espérer que cela permette des formes de production moins inégalitaires.

Notre bilan montre que les fermetures de sites industriels sont un peu plus nombreuses que les ouvertures cette année. Le tissu productif va-t-il être durablement affecté ?

Les grandes entreprises vont s’adapter, y compris avec des plans de restructuration sévères. Pour les PME, je crains un bain de sang. Elles sont endettées. À un moment, il faudra rembourser ces dettes et je ne vois pas comment cela peut se faire. Il faut impérativement renforcer les fonds propres des PME. Les 3 milliards d’euros prévus dans le plan de relance, ce n’est pas assez. Il y a 2,6 millions d’entreprises, c’est très loin des besoins. Les banques et les assurances doivent jouer le jeu. Le cadre réglementaire ne les incite pas. L’une des propositions de notre livre est la suspension immédiate des règles prudentielles de Bâle 3 et Solvency 2, qui dissuadent les banques et assurances d’investir en fonds propres.

Le plan de relance vous paraît insuffisant ?

Ce n’est pas un plan de relance, c’est un plan de préparation à la relance. Il manque un zéro, si l’on considère l’ensemble des réformes à faire. Ce sont des dizaines de milliards d’euros qui doivent venir en plus pour réformer la formation professionnelle et financer le renforcement des fonds propres des PME.

Y a-t-il un risque de décrochage industriel pour l’Europe ?

Cela peut être une chance pour l’Europe qui a globalement un bon niveau de qualification de sa main-d’œuvre et une épargne importante. Ni la Chine, ni les États-Unis ne sont dans une situation si florissante. Il faut que la gouvernance européenne s’améliore, mais c’est ce qu’elle fait toujours en période de crise, donc il ne faut pas désespérer.

Les relocalisations peuvent-elles prendre de l’ampleur ?

Qu’il faille des relocalisations, c’est une évidence pour l’économie française. Qu’elles soient possibles rapidement est une autre question. Il faut que la volonté des entreprises soit là. Il faut aussi les qualifications pour relocaliser...

Quelle doit être la réponse des pouvoirs publics pour accélérer cette sortie de crise ?

Face à ce choc, nous ne pouvons pas nous contenter de réformes, il faut des ruptures. Dans notre livre, nous en proposons huit, il y en a probablement quelques autres à imaginer. Nous pensons qu’il faut renforcer les liens entre entreprises et États, en nous dotant d’une structure sur le modèle du Meti japonais [le ministère de l’Économie, du Commerce extérieur et de l’Industrie du Japon] ou de la Darpa américaine [l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense]. C’est une arme de guerre, mais nous sommes en plein dans une guerre économique. L’État doit prévoir, impulser et encadrer. Il est clair également qu’il faut une vraie réforme des retraites, très ambitieuse, pour réduire le poids des retraites de 14 à 10 % du PIB.

Est-ce vraiment le moment ?

Nous connaissons un choc d’une ampleur sans précédent. Les Français peuvent entendre des choses qu’ils n’étaient pas prêts à entendre il y a quelques mois. Il faut modifier radicalement le système de formation professionnelle, qui est sous-dimensionné. Les besoins en recyclage des compétences ont été multipliés par dix en deux ans. À l’extrême, il va falloir permettre à des ouvriers de l’automobile de rentrer dans les services informatiques. Les réformes menées depuis le quinquennat Hollande ont amélioré le fonctionnement du système mais celui-ci reste fondamentalement inadapté.

Vous proposez aussi un revenu universel …

Cette crise oblige tout le monde à réfléchir. Oui, il y a des choses possibles. Les jeunes, c’est l’absolue priorité. Ils sont quelque 800 000 à arriver sur le marché du travail cette année et beaucoup vont avoir de mal à s’y insérer. Il faut tout de suite un revenu universel. Je pense aussi qu’il est possible de mettre en place une taxe carbone acceptable. La chance, c’est que tous les pays sont comme nous, et se posent des questions qui ne se posaient pas il y a un an, sous la menace d’une crise sociale majeure. Il y a une urgence à lancer le débat.

La question des finances publiques va bien finir par se poser ?

Ce n’est pas le problème du jour. Si l’on crée de la richesse, le poids de la dette sera très lourd. Mais si l’on n’en crée pas, son poids sera insupportable. Ce n’est pas le moment de savoir si le canot de sauvetage est le meilleur possible. Il faut monter dedans.

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