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[Industry story] Droit de regard - L'histoire d'une photo de Willy Ronis oubliée durant quarante ans

Duel à l’ombre d’une grève chez Citroën entre un photographe discret appelé à devenir célèbre et une bouillonnante déléguée syndicale.

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Rose Zehner, déléguée syndicale, pendant une grève chez Citroën, Javel, Paris

Rose n’aime pas les flics. Eux sont inflexibles. Le règlement de la défense passive est très clair, aucune lueur ne doit briller une fois la nuit tombée. Pourtant, Louis et Rose Zehner rechignent à voiler les lumières de leur bistrot de la rue Saint-Charles, dans le XVe arrondissement de Paris. Les deux hirondelles insistent, les tenanciers de Chez Loulou et Rosette aussi, le ton monte, les injures fusent, puis les coups. La soirée se termine au poste de police. Le couple est condamné en 1941 à 1 200 francs d’amende chacun et à deux et six mois de prison. Faut dire que Rose a toujours eu un caractère bien trempé. Trois ans plus tôt, c’est elle qui haranguait les ouvrières pendant une grève chez Citroën.

Les heures passent et le bouclage approche. Passé 17 heures, il sera trop tard. Willy se dépêche. Après avoir développé et séché ses films à l’alcool, le jeune photographe tire les planches contacts pour sélectionner les meilleurs clichés. Il espère beaucoup de l’un d’entre eux mais il est vite déçu. La photo est sous-exposée, inutilisable. Il lui faudrait du papier à très fort contraste et ses stocks sont vides. Peine perdue, il remise son meilleur tirage et envoie en vitesse ses photos à la rédaction de Regards.

Grève générale

L’hebdomadaire ancré très à gauche lui a commandé un sujet sur la grève à l’usine Citroën de Javel. Le jour est sombre. Comme les mines des ouvriers. En ce mois de mars 1938, les gouvernements s’enchaînent. Celui de Camille Chautemps, le quatrième, aura duré quarante jours. Le gouvernement Léon Blum 2 seulement vingt-six. Dans cette valse gouvernementale sont malmenées les conquêtes sociales du Front populaire acquises tout récemment. Alors les ouvriers de Citroën discutent, s’inquiètent, se mobilisent, comme ils l’ont déjà fait en 1933.

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Grève générale. Dans la sellerie, perchée, Rose Zehner harangue ses collègues femmes. À 36 ans, elle en impose, parle fort, agite les bras et a des choses à dire. Elle détaille par le menu les informations qu’elle a obtenues au ministère de la Guerre sur les camarades travailleurs espagnols. Willy est parvenu à entrer dans l’usine par l’intermédiaire d’un ouvrier syndicaliste proche de Regards qui lui a obtenu un laissez-passer. Il est le seul reporter autorisé. Arrivé à l’atelier, dans une atmosphère sombre et tendue, le photographe découvre cette pasionaria, appuie sur le déclencheur de son appareil et affronte le regard furieux de Rose. Il repart sans demander son reste alors qu’elle le fusille du regard. Et c’est tout. L’obscure photo tombe dans l’oubli. Et Rose avec elle.

Willy Ronis, lui, devient l’un des photographes majeurs de la seconde moitié du XXe siècle. En 1979, quand on lui commande la réalisation d’un livre réunissant ses meilleurs clichés, le représentant de l’école humaniste repense à cette ouvrière de Citroën restée dans l’ombre de son laboratoire. Retraitée dans l’Orne, l’ouvrière découvre le livre et la photo par l’intermédiaire d’une amie. Et en 1982, Willy Ronis et Rose Zehner se rencontrent enfin. Quarante-quatre ans après la grève. Elle comprend alors enfin qui il était : « Quand je t’ai vu passer comme ça, faire une photo et t’en aller, j’ai cru que tu étais un flic ! »

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