Contentsquare, Voodoo et Mirakl. Entre mai et septembre, ces start-up sont devenues les nouvelles licornes françaises, portant à dix le nombre de pépites tricolores valorisées à plus de 1 milliard de dollars. Qui l’aurait cru ! Alors que la crise sanitaire marque le début d’une crise économique sans précédent, certaines pépites de la french tech sont en pleine accélération. "Notre levée de fonds [256 millions d’euros, ndlr] n’était pas prévue avant la crise, mais notre volume d’activité a bondi de 111 % à la fin du premier semestre, explique Dickel Sooriah, le vice-président marketing pour la région Europe, Moyen-Orient et Afrique de Mirakl, qui propose des solutions de places de marché. Comme nous voulons être leader, nous avons accéléré notre développement et les investisseurs ont suivi."
Le confinement et la pandémie n’ont pas marqué un brutal coup d’arrêt des levées de fonds. Le baromètre publié par EY pour la 19e fois reflète un réel dynamisme du secteur : au premier semestre 2020, 360 opérations ont mobilisé 2,7 milliards d’euros. C’est un peu moins qu’en 2019 (2,79 milliards d’euros pour 387 opérations), mais beaucoup plus qu’en 2018. Surtout, entre janvier et juin, EY a recensé cinq opérations de plus de 100 millions d’euros. Guillaume Bonneton, associé de GP Bullhound, résume l’impression générale en égrenant les crises du XXIe siècle : "En 2000, le digital était le cratère. En 2008, il était la victime collatérale. En 2020, c’est la valeur refuge."
Avec une raison évidente : pendant le confinement, tout le monde a vu le poids qu’avait pris le numérique, aussi bien pour travailler à distance et vendre des biens et des services que pour occuper les enfants. Marie-Christine Levet, la créatrice du fonds européen EduCapital spécialisé dans l’éducation, précise : "Nous avons gagné cinq à dix ans en usage pendant le confinement." Investisseuse dans une start-up proposant des cours de langue par visioconférence, elle assure que la barrière est tombée, si bien que l’entreprise a plus que doublé son chiffre d’affaires du premier semestre.
Victor Carreau, le cofondateur et directeur général de Comet Meetings, une start-up d’espaces de réunion et d’innovation qui a levé 30 millions d’euros en septembre, confirme : "Les investisseurs ont compris que le monde du bureau était en train de changer. Après le confinement, ils voient le potentiel de ce que nous faisons. "
La crise, un accélérateur de la sélection darwinienne

Si la conjoncture est porteuse, les évolutions sont contrastées selon les secteurs. Pas facile d’être une start-up qui travaille pour l’événementiel ou pour "les fintechs, notamment les plates-formes de financement participatif et les services numériques", assure Guillaume Bonneton. À cette liste, Clara Audry, partner chez Cap Horn et vice-présidente de France Digitale, ajoute l’hôtellerie et le voyage. "L’écosystème compte des entreprises qui ont grandi exponentiellement, mais beaucoup sont tombées dans le rouge. Pendant le confinement, nous étions tous les jours au téléphone avec des start-up en détresse", reconnaît Kat Borlongan, la directrice de la Mission french tech. Une situation qu’elle ne juge pas inquiétante. "En temps normal, 90 % des start-up ne survivent pas plus de cinq ans. La crise actuelle est un accélérateur de cette sélection darwinienne."
En dopant des dynamiques, dont la digitalisation du B to B, de la santé et de l’éducation, et en en cassant d’autres, la crise demande plus que jamais de l’agilité et de l’adaptabilité. Les pépites ont dû adapter leur business model. "Totem, par exemple, qui propose une cafétéria pour les bureaux, a dû se réinventer du jour au lendemain, relate Alice Zagury, la cofondatrice de The Family, une société qui accompagne des entrepreneurs. La start-up a réussi à adapter son offre pour livrer directement chez les salariés. Même chose pour Nestor, une entreprise qui sert des menus dans les quartiers d’affaires."
La fin de l’économie casino
Pour les aider à affronter les turbulences, le gouvernement a mis la main au portefeuille. Dès mars, un plan d’urgence de 4,3 milliards d’euros a été débloqué, comprenant des prêts garantis par l’État dédiés aux jeunes entreprises innovantes. Les start-up développant des technologies clés pour la souveraineté nationale bénéficient aussi, depuis juin, d’un fonds de 180 millions d’euros, voué à monter à 500 millions. De quoi renforcer la trésorerie des entreprises. Au point que Clara Audry affirme que "la dette a pris la place de l’equity ». Si les investisseurs doutent d’elles", "les start-up peuvent décaler leurs levées de fonds", estime l’associée de Cap Horn. Autrement dit faire le gros dos, en langage financier, en attendant que la météo économique redevienne plus clémente.
L’argent est là, mais sans arrosage déraisonnable. "Pour soutenir des start-up prometteuses et solides dont le processus de levée de fonds a été interrompu, l’État a cofinancé directement, via Bpifrance, jusqu’à 50 % des financements des investisseurs", détaille Kat Borlongan. Ces derniers semblent eux aussi plus sélectifs et prudents. Fini l’époque où l’économie des jeunes pousses évoquait l’économie casino, où l’on investissait pour financer de la croissance non rentable. "La profitabilité est un critère que l’on étudie un peu plus qu’auparavant, assure Robin Rivaton, le directeur d’investissement d’Idinvest-Eurazeo. Si l’on entre au capital d’une start-up qui perd de l’argent, on a besoin de savoir à quel horizon elle en gagnera." Avec une exception pour les projets tech qui demandent beaucoup de développement et les projets avec de fortes potentialités de croissance.
"Désormais, tout le monde comprend qu’avoir de nouvelles licornes n’est qu’un objectif intermédiaire. Le fondateur de Voodoo et le président de la République l’ont réaffirmé devant le Next 40 [le CAC 40 de la french tech, ndlr]. Aujourd’hui, nous voulons des boîtes créatrices de valeur et d’emplois pour la France", appuie Kat Borlongan, rappelant que c’est Mirakl qui a monté la plate-forme d’approvisionnement en matériel (gels, masques…) des professionnels de santé et des hôpitaux au début de la crise sanitaire. La nouvelle licorne a aussi annoncé 1 000 recrutements à venir.
L’écosystème numérique français le jure, il a atteint son âge de raison. Reste à le traduire, à l’avenir, par plus de mixité et de diversité, qu’elle soit sociale ou territoriale. Sur les 2,7 milliards d’euros levés au premier semestre, selon EY, 1,9 milliard concernait l’Ile-de-France.
Alice Zagury, Cofondatrice de la société d’investissement The Family : "Développer son intelligence émotionnelle"
The Family a fermé cet été ses bureaux à Paris. La décision était-elle financière ou stratégique ?
À la création de The Family, l’idée n’était pas d’offrir des locaux aux entrepreneurs, mais d’avoir un espace pour tourner les vidéos sur notre chaîne YouTube, pour partager les savoir-faire et les bonnes pratiques. Notre métier consiste avant tout à développer des relations avec les entrepreneurs et à les aider à croître. Depuis quelques années, nous trouvions que nos locaux nous enclavaient trop à Paris. Le Covid-19 nous a aidés à prendre cette décision ! Nous devions réduire nos coûts. Nos locaux n’étant pas stratégiques, nous les avons fermés.
Comment accompagnez-vous les start-up sans lieu ?
Depuis la pandémie, tous nos événements sont devenus des rendez-vous live sur internet. Jusqu’à 1 500 personnes se connectent en même temps. C’est bien au-delà des résultats atteints auparavant. Par ailleurs, nous privilégions les appels et échanges écrits, nos start-up étant partout en Europe. Il a fallu mieux organiser les chaînes de discussion en ligne, par thématiques, pour que les échanges continuent. Le résultat, c’est que les entrepreneurs à Londres ou à Bruxelles se sentent aussi bien accompagnés que ceux de Paris !
Beaucoup travaillent désormais sans bureau. Qu’est-ce que cela signifie pour eux ?
Cela demande une réelle adaptation ! Travailler à distance nécessite de faire confiance et de se focaliser sur les résultats, pas sur la présence au bureau. Ce qui était implicite doit s’expliciter, via une communication constante, à l’écrit comme en conversation directe. Les activités dites "sociales" sont organisées à l’avance et dédiées à l’échange, sans objectif de productivité. Face aux questionnements des collaborateurs, les entrepreneurs ont besoin de développer leur intelligence émotionnelle. Ils sont perdus là-dessus. La communication non violente, l’empathie et l’acceptation des émotions deviennent essentielles.



