Chronique

[Fenêtre sur l’Europe] Les investissements chinois changent de nature en Europe

Loin du pic de 2016, les investissements chinois en Europe n'ont représenté que 10 milliards d'euros en 2021, et 500 millions en France. Ils marquent un basculement profond : les sociétés d'Etat désertent, tandis que les créations d'usines et le capital-risque explosent.

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Robot Kuka
En 2016, le rachat du fabricant allemand Kuka par le groupe chinois Midea a poussé les Européens à renforcer leur contrôle des investissements étrangers.

Le géant China Cosco Shipping n’en a pas fini avec les emplettes en Europe. A l’automne dernier, l’armateur chinois a acquis 35% d’un des terminaux du port de Hambourg, en Allemagne. Le groupe a encore augmenté sa participation au capital du port du Pirée en Grèce, qu’il contrôle depuis 2016. Mais Cosco est l’arbre qui cache la forêt. La boulimie d’acquisitions qui avait saisi les groupes chinois en Europe est retombée.

En 2021, les investissements de la Chine vers l’Union européenne ont représenté 10,6 milliards d’euros, selon un rapport du cabinet Rhodium Group et l’institut Merics. Ils représentent un rebond de 33% par rapport à l’année précédente, marquée par le Covid, mais restent à un niveau plus de quatre fois moindre par rapport à 2016. Et encore : une seule opération, le rachat pour 3,7 milliards d’euros de la branche électroménager de Philips par le fonds d’investissement Hillhouse Capital, pèse lourd dans le montant global. « L’ère des investissements chinois massifs en Europe semble terminée pour maintenant », concluent les auteurs de l’étude. En France, ces investissements ont déjà chuté à 500 millions d’euros en 2021, après 872 millions d’euros l’année précédente. Et au niveau mondial, ils ont quasiment stagné l’an dernier, à leur plus bas niveau depuis 2014.

Renforcement des contrôles des investissements étrangers 

Le fort recul de cette fièvre acheteuse tient en grande partie au coup de frein mis par les autorités de Pékin aux investissements dans les secteurs jugés peu stratégiques pour la montée en gamme de l’industrie chinoise. Depuis le rachat de la pépite allemande Kuka par le groupe chinois Midea, les gouvernements européens ont aussi renforcé leur surveillance des acquisitions par des groupes étrangers. L’Union européenne s’est dotée d’un mécanisme de mutualisation du contrôle des investissements étrangers depuis fin 2020. Ces dernières années, l’Italie a bloqué le rachat de deux entreprises de semi-conducteurs LPE et Applied Materials par des capitaux chinois. Idem pour l'acquisition du semencier Verisem par Syngenta.

Parlement et Conseil européen doivent s’accorder dans les prochaines semaines sur un dispositif anti-subventions étrangères, visant à bloquer si nécessaire les acquisitions de sociétés européennes par des groupes financés par des Etats étrangers. Le contexte est devenu moins favorable depuis la pandémie. Le quasi-arrêt des voyages internationaux depuis Shanghai ou Pékin limite la capacité des groupes chinois à prospecter hors de leurs bases. La reprise en main musclée des géants chinois de la tech par Pékin a aussi réduit leurs ardeurs.

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Moins de rachats et plus de créations d'usines

Les opérations sont donc moins nombreuses, mais elles ont surtout changé de nature. Les sociétés d’Etat, comme China Cosco Shipping, ne représentent que 12% des investissements réalisés en Europe, la part la plus faible depuis 2001. On est loin des 68% qu’elles réalisaient en 2017. Autre évolution notable : les rachats d’entreprises européennes, ultra-dominantes jusqu’en 2020, perdent du terrain.

A l’inverse, les projets d’implantations industrielles explosent, avec un doublement des montants investis par rapport à la période entre 2015 et 2019. Ils ont représenté un tiers du total en 2021, avec près de 3 milliards d’euros d’investis. Ces projets de création de nouvelles usines en Europe ont surtout irrigué un secteur : l'automobile, et plus particulièrement le domaine du véhicule électrique, où les acteurs chinois dominent déjà largement la production d’éléments de batteries. CATL a annoncé la construction de sa gigafactory en Allemagne. Envision prévoit d’implanter la sienne en France à Douai (Nord). Dans le secteur de la tech, s'ajoute l’ouverture de centres de R&D, comme celui prévu par Huawei sur l’optoélectronique au Royaume-Uni.

Progression du capital-risque

Est-ce le signe d'une normalisation des investissements chinois? Alors que les chaînes de valeur se réorganisent, les entreprises chinoises cherchent à s’intégrer dans la supply chain européenne. En ouvrant des centres R&D, les groupes chinois ouvrent les portes aux coopérations européennes et aux programmes de recherche.

Mais les ouvertures de nouvelles usines sont aussi moins surveillées que les rachats d'entreprises. C’est vrai également, des investissements en capital-risque, en forte hausse. Leurs prises de participation ont doublé en 2021, pour atteindre 1,2 milliard d’euros. L’essentiel des opérations a concerné des start-up de la tech, dont le français Sorare, soutenu pour 38 millions d’euros par Hillhouse Capital. Le fonds CIC capital a participé à hauteur de 99 millions à la levée du suédois Northvolt. Ces petites opérations passent largement sous les radars de l’administration. Si les Européens veulent garder la main et continuer à scruter les avancées des capitaux chinois dans leur tissu industriel, ils vont devoir adapter leurs outils à ce nouveau visage des investissements du géant asiatique.

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