Les enchères des fréquences de la 5G auront lieu en septembre 2020, et non à la fin de l’année ou au début de 2021 comme le demandaient les opérateurs Bouygues Telecom et SFR. Ce qui laisse présager un lancement commercial à la fin de 2020 ou au début de 2021.
Cette perspective inquiète les écologistes et technosceptiques, mais pas seulement. Le 29 juin 2020, la Convention citoyenne pour le climat a demandé à Emmanuel Macron un moratoire sur la 5G en attendant qu’une évaluation environnementale et sanitaire soit menée. Le président de la République a accepté la proposition sans toutefois en faire un préalable à l’attribution des fréquences. Ce qui fait dire à Hervé Maurey, président de la commission sénatoriale de l’aménagement du territoire, " il s’agit en quelque sorte d’un quatrième joker brandi par l’exécutif aux propositions de la Convention citoyenne pour le climat."
Selon Martin Bouygues, la 5G suscite au mieux l’indifférence et au pire la méfiance des consommateurs. La peur de la 5G se propage jusqu’au sein de la sphère politique. En février 2020, le sénateur LR Patrick Chaize, président de la mission d’information sur l’empreinte environnementale du numérique, a interpellé Agnès Pannier Runacher, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Economie et des Finances en charge notamment du dossier télécoms, sur l’impact environnemental. Et le 1er juillet 2020, la commission sénatoriale d’aménagement du territoire a organisé une table ronde sur les impacts sanitaires et environnementaux de la 5 G.
Certains mauvais esprits vont jusqu’à accuser la 5G d’être la cause du Covid-19 ! Mais au-delà des théories du complot, des rumeurs et des fausses informations qui pullulent sur les réseaux sociaux et internet, le débat autour de la 5G tourne autour de quatre interrogations clés.
1. La 5G est-elle utile au grand public ?
La 3G a ouvert l’ère de l’internet mobile tandis que la 4G a favorisé l’explosion de la consommation de vidéo. La 5G promet une multiplication des débits par un facteur 10 à 20. De quoi selon les équipementiers télécoms décongestionner les réseaux et ouvrir la porte à de nouvelles applications inédites comme les jeux immersifs en ligne ou la réalité virtuelle et augmentée.
Lors de la table ronde organisée au Sénat le 1er juillet 2020, le sénateur UC de l’Eure, Hervé Maurey, a demandé au président de l’Arcep, Sébastien Soriano, à quoi la 5G allait servir et si elle était aussi utile qu’on le dit. La réponse du patron de l’Arcep a été laconique : " Je n’en sais rien, ce sont les usages qui le diront, a-t-il répondu. Mais la même question s’était posée lors de l’avènement de la 3G et de la 4G. La société s’est à chaque fois appropriée la technologie pour en créer les usages. Ce sera la même chose pour la 5G. "
Autrement dit, la 5G ne répond pas à une demande pressante des consommateurs. En revanche, par sa capacité à fluidifier les communications, elle va susciter des nouveaux usages. " Dans deux ans, les réseaux actuels vont être saturés, explique à L’Usine Nouvelle Nicolas Sironneau, expert en numérique à la Fondation Concorde et coauteur d’un rapport sur la 5G. La 5G va lever ce blocage. Sans parler de l’amélioration de sécurité sur les routes grâce à la voiture intelligente ou des applications de réalité virtuelle et augmentée qui facilitent la vie de l'utilisateur. Pendant le confinement, la 5G aurait offert davantage de loisirs et de possibilités d’interaction avec les proches. Elle aurait rendu l’expérience des personnes isolées moins traumatisante. "
De fait, la première phase de la 5G a été conçue, non pas pour les consommateurs, mais pour les opérateurs télécoms en vue de les aider à absorber à faible coût l’augmentation du trafic sur leurs réseaux. La vraie 5G, celle qui offrira toutes ses promesses en termes de latence, fiabilité ou fonctionnalités, n’est pas attendue avant 2023 selon Martin Bouygues.
2. La 5G est-elle une révolution pour les entreprises ?
La 5G est présentée par les équipementiers télécoms comme une révolution pour le monde des entreprises. Elle ouvre la voie à l’Internet des objets massif et à des applications d’industrie 4.0, de voiture autonome ou de téléchirurgie. Elle est annoncée comme le socle de transformation numérique de tous les secteurs d’activité. Mais ces fonctionnalités sont toujours au stade de normalisation au sein du 3GPP, le consortium de standardisation des technologies mobiles. Elles n’arriveront pas avant 2023. La France peut-elle alors attendre ?
" Le risque serait de voir la France prendre du retard, prévient Sébastien Soriano. Il y aurait alors un sérieux problème de compétitivité pour les entreprises françaises par rapport à leurs homologues dans les pays comme l’Allemagne où la 5G aurait déjà été déployée. "
Reste que la 5G n’est pas l’alpha et l’oméga de l’industrie 4.0 et de l’Internet des objets. Selon une étude du cabinet ABI Research, la 4G actuelle est à même de satisfaire 85 % des besoins des secteurs verticaux (industrie, distribution, médecine, enseignement..). La 5G ne serait indispensable que dans quelques cas nécessitant une forte réactivité comme le contrôle en temps réel de robots, la conduite à distance d’engins ou le téléchargement rapide de vidéo à haute définition.
" Les promesses de la 5G sont fortes pour les entreprises, affirme Nicolas Sironneau. La 5G va permettre d’optimiser les process et de créer de nouveaux services, et donc de nouveaux business. Dans notre rapport, nous en évaluons l’impact en France à 238 milliards de dollars en chiffre d’affaires annuel supplémentaire à partir de 2035. "
La télémédecine offre un champ inédit d’application. " Aujourd’hui, 143 millions d’opérations chirurgicales par an n’ont pas lieu faute d’expert sur place et de connaissances médicales, note Nicolas Sironneau. Avec la 5G, on pourra réunir à distance les meilleurs chirurgiens au monde pour réaliser ces opérations. Cela permettra de sauver plus de vies et de générer d’énormes économies pour la sécurité sociale. Ces opérations sont critiques. Elles nécessitent des temps de latence de 4, voire 1 milliseconde. Impossible à avoir avec la 4G. "
3.La 5G présente-t-elle des risques pour la santé ?
La question inquiète tout particulièrement les ONG. Le gouvernement s’est saisi du sujet en commandant en février 2019 une étude à l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail) sur les impacts sanitaires éventuels. Ses premières conclusions sont attendues au premier trimestre 2021, mais l'agence sanitaire avait rendu en janvier 2020 un rapport préliminaire.
" Nous avons dans ce domaine beaucoup de questions mais pas de réponses, souligne à L’Usine Nouvelle Stéphen Kerckhove, délégué général de l’ONG Agir pour l’environnement. Dans une expérimentation dans le 14 e arrondissement de Paris, l’Agence nationale des fréquences a relevé un doublement du nombre de points typiques d’exposition aux ondes radios à 6 V/m et une augmentation moyenne du niveau d’exposition de 30 %. C’est une vraie inquiétude pour nous, même si les niveaux d’expositions restent inférieurs au seuil de 60 V/m préconisé par l’OMS. Nous sommes en train de collecter des données et de les analyser. Nous laissons les agences d’Etat comme l’Anses faire leur travail. "
Alors que la 4G se limite à 2,5 GHz, la 5G va tourner dans la bande de fréquence de 3,5 GHz, et il est envisagé de compléter la couverture dans les zones les plus denses par la bande de fréquence à ondes millimétriques de 26 GHz. Nicolas Guérin, président de la FFTélécoms, la fédération française des télécoms, rassure. " Les opérateurs télécoms sont conscient des enjeux de santé, affirmait-il à la table ronde du Sénat. La 5G utilise des fréquences proches de celles de la 4G avec un comportement d’absorption des ondes radio comparable. Douze autorités de sécurité sanitaire dans le monde ont conclu qu’il n’y avait rien de nouveau. Le respect des seuils actuels d’exposition aux ondes radio reste la solution la plus efficace de protection de la santé. Nous sommes dans la continuité de la situation actuelle. Il n’y a pas plus de risques avec la 5G que dans la 4G. "
Olivier Merckel, chef de l’évaluation des risques liés aux agents physiques à l’Anses, se montre moins affirmatif. " Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que la 5G ne présente aucun risque pour la santé, confesse-t-il en réponse aux affirmations du président de la FFTélécoms. La 5G fonctionne différemment de la 4G avec une focalisation de la puissance de l’antenne sur le mobile le temps de la communication. L'exposition varie dans le temps et l'espace. Le comportement des ondes avec le vivant change avec l’augmentation des fréquences. Il faut l’étudier pour les deux bandes de fréquences de la 5G: 3,5 GHz et 26 GHz. On ne peut pas extrapoler à la 5G le comportement observé dans la 4G. On sait juste qu’à partir de la bande 5-10 GHz, les ondes ne pénètrent plus dans le corps, elles sont absorbées par les premiers millimètres de la peau. " L’expert de l’Anses a prévenu qu’il ne faudra pas attendra de sa part une réponse tranchée.
Pour Serge Ferré, consultant télécoms, média et internet notamment auprès du cabinet Gerson Lehrman Group, ce débat est navrant mais pas surprenant. " Les inquiétudes vis à vis des ondes soi-disant toxiques des mobiles ne sont pas nouvelles, elles datent de l’avènement de la 2G, rappelle-t-il à L’Usine Nouvelle. A 3,5 GHz, les ondes 5G pénètrent moins dans le crâne que celles de la 4G, la 3G et 2G. Il n’y a pas plus de danger coté terminal. Coté infrastructure, l’inquiétude vient de la multiplication des antennes dans les zones denses. Cela va les rendre plus visibles en ville, créant une réaction comparable à celle vis-à-vis des éoliennes. Le danger est plus psychologique et visuel que rationnel. "
4. La 5G augmente-t-elle l’empreinte carbone ?
C’est le point qui fâche le plus les ONG. " Il faut sortir de « l’innovation pour l’innovation », sans prise en compte de l’impact écologique et carbone, ni même de l’utilité pour la population, lit-on dans le rapport de la Convention citoyenne pour le climat remis en juin 2020 à Elisabeth Borne, ministre de la Transition écologique et solidaire. Par exemple, le passage de la 4G vers la 5G générerait plus de 30 % de consommation d’énergie carbonée en plus, sans réelle utilité (pas de plus-value pour notre bien-être). "
Les équipementiers télécoms vendent la 5G comme dix fois plus efficace que la 4G, c’est-à-dire qu’elle consommerait dix fois moins d’énergie pour la même quantité de données transmise. " L’impact environnemental est compliqué à établir car la 5G est un standard qui évolue dans le temps et a des effets contraires, note Nicolas Sironneau. Si elle consomme moins d’énergie, elle nécessite le déploiement d’un nouveau réseau et conduit à l’achat de nouveaux terminaux. Pour la transmission de la même quantité de données, elle devrait consommer 10 fois moins d’énergie que la 4G en 2025 et 20 fois moins en 2030. Son efficacité énergétique pourrait atteindre 50 fois celle de la 4G. Voilà en théorie. "
Le discours d’efficacité de la 5G ne convainc pas les écologistes. " Nous avons de fortes craintes sur l’impact climatique et énergétique de la 5G, explique Stéphen Kerckhove. On parle d’objets connectés partout, de voitures connectées, de streaming vidéo, etc. Tout cela va provoquer une explosion du trafic et donc de la consommation d’énergie. Cela laisse escompter une augmentation de la consommation électrique en France de 2 %, l’équivalent de 10 TWh. Comment atteindre dans ces conditions les objectifs de réduction des émissions de CO2 ? "
C’est pourquoi les ONG « Agir pour l’environnement » et « Priartem » ont déposé en janvier 2020 un recours au Conseil d’Etat demandant, en s'appuyant sur le droit européen, une étude préalable de l’impact environnement avant le déploiement de la 5G. Elles espèrent une décision avant les enchères en septembre 2020.
La 5G souffre d’un effet pervers du progrès : celui du rebond. En augmentant les débits, elle va accroître les usages, selon Bouygues Telecom, de façon à tripler globalement la consommation d’énergie par rapport à la 4G. Une perspective confirmée par Hugues Ferreboeuf, directeur du projet « sobriété » au Shift Project, un Think Tank sur la transition vers une économie décarbonée. " La 5G vient s’ajouter sur les réseaux 2G, 3G et 4G existants et non les remplacer, explique-t-il lors de la table ronde au Sénat. A cela s’ajoute l’effet rebond et l’accélération de l’obsolescence des terminaux. Tout cela combiné pourrait multiplier par un facteur 2,5 à 3 la consommation d’énergie par rapport à la situation actuelle. "
Stéphen Kerckhove pointe un paradoxe : " A force de vouloir aller vite, la France risque de prendre du retard, prévient-il. La précipitation du gouvernement est en train de tendre la situation localement. Les maires, inquiets des répercussions sanitaires et environnementales possibles de la 5G, pourraient user de leur pouvoir et bloquer le déploiement dans leurs communes. " De quoi retarder l'arrivée de la 5G et contrarier le gouvernement.



