Un casse-tête chasse l’autre. Ou plutôt vient s’y ajouter. La succession des confinements et la reprise économique rapide ont déjà mis à rude épreuve les approvisionnements des industriels depuis deux ans et fait flamber leurs coûts de production. La guerre en Ukraine a ravivé les tensions existantes. « Nous étions contents. Nous étions enfin arrivés à répercuter à peu près les hausses de prix de matières à nos clients, après avoir subi des baisses de marges et de volumes pendant plusieurs mois. Là, il faut tout recommencer », souffle Corinne Molina, la présidente de Mäder group, qui fabrique des peintures et des résines pour le ferroviaire et l’automobile.
Flambée des prix de l’énergie, quasi-doublement de ceux de l’acier, mais aussi du bois, des plastiques et des solvants et de certaines huiles… L’inflation est devenue la préoccupation numéro un des industriels. C’est ce que confirme le baromètre réalisé par le Meti (Mouvement des entreprises de taille intermédiaires) du 31 mars au 4 avril – un mois après le début de la guerre – auprès de 1200 ETI. Plus de 70% des chefs d’entreprise déclarent avoir subi des hausses de leurs coûts énergétiques, en moyenne de 70% depuis le début de la crise ukrainienne. Pour 80% des entreprises, s’y ajoute le renchérissement des approvisionnements en matières premières. « On a l’habitude d’encaisser des hausses de matières, mais avoir une flambée de tous les coûts en même temps, c’est inédit », pointe Frédéric Coirier, le co-président du Meti et patron de Poujoulat, dont les coûts de production ont bondi de 25% en quelques semaines.
Toutes les industriels ne peuvent pas augmenter leurs prix
Toutes les entreprises ne sont pas logées à la même enseigne dans cette valse des étiquettes. D’après le sondage réalisé par le Meti, 16% des chefs d’entreprise ont répercuté la totalité des surcoûts à leurs clients. Au nord de Melun, en Seine-et-Marne, Eoz a ainsi augmenté les prix de certains de ses produits de 2 à 10% depuis septembre dernier. Plutôt par anticipation, dans un premier temps, grâce à ses stocks. Spécialisée dans la conception et l’assemblage de claviers de digicodes et d’interrupteurs, l’entreprise de 30 salariés enregistre une hausse de 10 à 20% de ses matières premières cette année par rapport aux livraisons de l’année dernière. « Notre idée est de gagner du temps de production pour pouvoir assurer un bon volume. Certaines de nos machines avaient vingt ans ! Nous comptons sur une nouvelle machine laser pour graver six fois plus vite », explique Audrey Marques, la directrice générale de la PME.
À la tête du transformateur de matériaux Addev materials, Pascal Nadobny constate, comme Corinne Molina, que ce qui était encore vrai hier ne l’est plus forcément aujourd’hui. « En 2021, nous réussissions à répercuter les hausses un peu systématiquement, car toute la chaîne de valeur préférait s’en accommoder pour repartir de l’avant, raconte-t-il. Mais cette logique est remise en cause cette année, faire passer les hausses est de plus en plus difficile. »

- 145.1+0.21
Décembre 2025
Indice mensuel du coût horaire du travail révisé - Salaires et charges - Tous salariés - Industrie manufacturière (NAF rév. 2 section C)base 100 en décembre 2008
- 7.9967+0.13
10 Avril 2026
Yuan chinois (CNY) - quotidien¥ CNY/€
- 1.1711+0.22
10 Avril 2026
Dollar Us (USD) - quotidien$ USD/€
Des efforts sur les marges pour maintenir les ventes
D’autres entreprises sont déjà à la peine pour répercuter. Pour Maviflex, une société implantée à Décines-Charpieu à côté de Lyon, cela n’a rien d’évident. Ses 157 salariés fabriquent des portes dites « rapides » en toile polyester enduite PVC à destination des industriels, notamment de l’agroalimentaire, et des grandes surfaces. Entre juillet 2021 et mars 2022, elle a enregistré une hausse de 28% du prix de ses matières premières en moyenne. « Nous ne sommes pas sur des marchés stratégiques, donc les augmentations ne sont pas toujours bien perçues. Augmenter nos prix, c’est risquer que le client ne fasse pas l’investissement », témoigne sa dirigeante Anne-Sophie Panseri. L’entreprise est d’autant plus prudente qu’elle sent frémir un ralentissement des constructions industrielles en raison de la flambée des prix de l’énergie, qui fait réfléchir à deux fois les éventuels clients. De premières annulations de commandes ont eu lieu. Un coup dur, alors que le Covid-19 continue de provoquer de l'absentéisme et que Maviflex avait parié sur une croissance commerciale en Russie et en Ukraine. « Tout cela a forcément un impact sur les marges », reconnaît la patronne. Pour pallier en partie ces difficultés, la PME compte accroître sa productivité grâce à des investissements dans le changement de ses machines. Fin 2021, l’entreprise s’est d’ailleurs réorganisée dans cette logique, en fermant son unité de production au Vietnam.
C’est un peu le même constat pour le fabricant de meubles Gautier, qui doit jongler avec une progression tous azimuts de ses frais de transports, des colles, des miroirs. Certains de ses fournisseurs de pieds en métal en Espagne et en Italie ont préféré arrêter leurs usines, faute de pouvoir répercuter leurs propres coûts.
Le PDG de l’ETI vendéenne David Soulard a dû retrouver de nouveaux fournisseurs. Et il doit faire le dos rond, en espérant que la valse des étiquettes se calme. « Nous sommes incapables de répercuter nos hausses de coûts si on ne veut pas perdre nos ventes», pointe le dirigeant. L'augmentation des prix du carburant a fait chuter la fréquentation de ses magasins ces dernières semaines. Les années électorales importantes, les ventes sont déjà moins dynamiques, remarque David Soulard. « Mais il faut que l’effort sur les marges soit partagé», pointe le dirigeant, étonné par l’emballement des devis de certains fournisseurs.
Pressions sur les négociations salariales
S’y ajoutent les pressions sur les salaires. Alors que l’inflation pourrait dépasser 5% cette année en France selon la Banque de France, le patron d’Alfi technologies, qui emploie 200 salariés dans ses trois usines du Maine-et-Loire et de l’Oise, réfléchit à un second round de négociations salariales à l’été. Le fabricant de lignes de production a accordé une première hausse lors des NAO au début d’année. « Nous étudions la meilleure formule, en fonction des charges associées. Cela pourrait aussi prendre la forme d’une prime transport. Il y a un vrai problème de pouvoir d’achat pour les salariés qui prennent leurs voitures », juge Yann Jaubert, le dirigeant de l’entreprise. Et la hausse des prix du carburant compromet les tentatives de l’entreprise ces derniers mois d’élargir son recrutement au-delà de ses bassins d’emplois.
Pour certains industriels, les tensions se répercutent aussi sur la trésorerie. Le chimiste Axyntis n’a pas perçu de fléchissement de son activité, qui devrait progresser de 30% cette année pour dépasser 100 millions d’euros de chiffre d’affaires. « Dans la grande majorité, nous avons pu discuter avec nos partenaires pour répercuter au moins en partie les hausses de matières », souligne Dominique Simonnet, le directeur d’Axyntis, qui profite des difficultés d’approvisionnement de l’Asie. Sa forte croissance et l’envol des prix des matières tirent sur ses besoins en fonds de roulement. Le groupe ne peut pas solliciter le PGE résilience, mis en place par le gouvernement pour soutenir les entreprises faisant face à des besoins de financement liés à l’inflation de leurs matières premières. Il avait mobilisé à la sortie du Covid un autre mécanisme de soutien public, le financement de commandes contre-garanti par l’Etat. Le dispositif s’est arrêté fin 2021. Des discussions sont en cours avec Bercy pour trouver une solution.



