L’Usine Nouvelle. – L’annonce du metaverse de Facebook est-elle une surprise ?
Jean-Christophe Liaubet. – Ce n’est pas vraiment une surprise, puisque nous l’avions évoqué dans les Gafanomics du deuxième trimestre. Facebook avait déjà annoncé qu’il voulait devenir une metaverse company. Mark Zuckerberg persiste et signe et donne des précisions importantes. D’abord, en indiquant qu’une nouvelle entité va être créée, et dans laquelle sera développé ce projet. En termes de communication financière, c’est loin d’être anecdotique. Cela montre clairement la volonté d’isoler à l’avenir, dans les résultats de l’entreprise, la part qui correspond aux activités de réseaux sociaux (Facebook, mais aussi Instagram et Whatsapp) et celle liée à cette nouvelle activité.
C’est une manière de dire à la presse et aux investisseurs que le metaverse sera désormais une activité importante de Facebook. Avant même cette opération, le groupe a prévenu que les investissements dans le metaverse réduiront ses résultats financiers en 2021. Cette annonce et cette décision indiquent que l’entreprise est suffisamment sûre d’elle.
Alexandre Mahé. – Le metaverse est aussi le signe que Facebook entre dans l’âge de la maturité. Le slogan de Facebook était « move fast et break things » qu’on pourrait traduire par : « Va vite et casse tout ». Jusqu’à maintenant, cela leur a plutôt bien réussi. Le metaverse marque un vrai changement. Il n’est plus question de faire vite, mais d’investir dans la durée. L’entreprise a par ailleurs annoncé qu’elle allait travailler de manière ouverte avec d’autres pour mettre au point le metaverse.
C’est un changement profond. Fini le Facebook qui annonçait tout faire tout seul, sans se soucier des autres.
— Alexandre Mahé
Andrew Bosworth, responsable de Facebook Reality Labs (FRL), et Nick Clegg, vice-président de Facebook, ont indiqué que l’entreprise allait travailler avec les autres big tech, mais aussi avec l’Europe et les gouvernements. C’est un changement profond. Fini le Facebook qui annonçait tout faire tout seul, sans se soucier des autres. Ils pourraient presque, ai-je envie de plaisanter, changer de slogan et adopter : « Prends ton temps et travaille avec les autres » !
Facebook avait-il besoin d’un relais de croissance ? Dans quelle mesure le metaverse peut-il l’être ?
Jean-Christophe Liaubet. – Facebook était le colosse au pied d’argile. C’est un colosse, car l’entreprise revendique plus de 3 milliards d’utilisateurs actifs qui restent fidèles à ses réseaux sociaux quelles que soient les vicissitudes rencontrées. Maintenir la fidélité de cette base reste le grand défi de Facebook, car l’entreprise est très dépendante du comportement de ses utilisateurs qui sont son principal actif.
L’entreprise serait en danger si demain ses utilisateurs allaient massivement vers de nouveaux usages, un nouveau réseau. Facebook reste très dépendant des revenus publicitaires, qui dépendent eux-mêmes du nombre d’utilisateurs. Les derniers résultats trimestriels le confirment : on voit que Facebook ralentit un peu à la suite des changements de l’iOS d’Apple qui a eu un impact sur la publicité et par les Facebook Files.
Le metaverse est-il une solution technologique et économique pour donner un coup d’accélérateur à la croissance et se protéger ?
En 2025, le metaverse pourrait correspondre à un marché de 80 à 100 milliards de dollars.
— Jean-Christophe Liaubet
Jean-Christophe Liaubet. – Avant de faire cette annonce, Facebook avait proposé d’autres pistes. Il y a eu l’annonce de la création d’une monnaie, qui a été retoquée par le régulateur, et la tentative de faire davantage de e-commerce… Sur le metaverse, peu d’entreprises ont les moyens de développer une expérience et de recréer du lien de cette façon. Facebook est plutôt bien positionné. Leur annonce rencontre un écho chez certains de nos clients, qui nous appellent d’ores et déjà. Si, comme je le pressens, cela correspond à une attente des utilisateurs, je ne serai pas étonné que les usages explosent rapidement.
J’ai fait un rapide calcul : en 2025, cela pourrait correspondre à un marché de 80 à 100 milliards de dollars. Pour cela, il faut tenir compte des recettes liées à la vente de matériels de type casque de réalité virtuelle au grand public, du marché des logiciels associés, y compris la plateforme elle-même, mais aussi la place de marché pour la commercialisation de biens virtuels, le marché de la publicité et celui du conseil sur ces questions qui vont attirer beaucoup de monde. Il y a une dernière source de revenus annoncés autour des usages professionnels. Facebook proposera vraisemblablement des services pour les conférences, les réunions professionnelles dans le metaverse aux entreprises.
C’est donc un moyen de diversifier les revenus. Peut-on aussi imaginer que Facebook puisse vendre la publicité plus cher dans le metaverse ?
Jean-Christophe Liaubet. – Ce que l’on observe actuellement, c’est que le revenu moyen par utilisateur lié à la publicité commence à diminuer en Europe et aux Etats-Unis. Cela tient aux changements chez Apple, mais aussi aux pénuries d’offres sur plusieurs biens à travers le monde. Quand les industriels ont des problèmes de fabrication et de livraison, ils investissent moins pour faire vendre. Outre les sources déjà évoquées, le metaverse peut être un « lieu » pour vendre de multiples biens virtuels ou réels.
Avec cette annonce, Facebook pourrait devenir en quelque sorte l’Amazon du virtuel. Le metaverse va leur donner une palette de possibilités qu’on a encore du mal à imaginer. Pour l’instant, le discours de Facebook consiste à dire qu’ils vont bétonner l’expérience de l’utilisateur pour bétonner son engagement. Ils ne prévoient pas que cette activité soit rentable avant la prochaine décennie. Mais il n’empêche que les possibilités de revenus sont très importantes.
Facebook n’est pas la seule entreprise à s’intéresser au metaverse. Possède-t-elle des atouts qui lui donnent un avantage compétitif ?
Facebook est un poids lourd du marché publicitaire. C’est un formidable atout pour monétiser l’audience dans le metaverse.
— Jean-Christophe Liaubet
Jean-Christophe Liaubet. – Oui. D’abord leur image : on vient sur Facebook ou Instagram pour se divertir. Le metaverse devrait s’inscrire dans cette logique. Ensuite, depuis le rachat d’Oculus, Facebook a pas mal d’avance dans la recherche et développement en matière de réalité virtuelle. Enfin, Facebook est un poids lourd du marché publicitaire. L’entreprise connaît bien les différents acteurs de ce marché. C’est un formidable atout pour monétiser l’audience dans le metaverse.
Comment expliquez-vous que le metaverse soit investi aussi positivement ? Cela rappelle le site Second Life, qui n’est pourtant pas à la pointe de la modernité…
Alexandre Mahé. – Second Life n’a rien à voir avec un metaverse. C’était un site Internet où vous pouvez agir avec un avatar. Le projet de Facebook est très ambitieux : il parle de construire une continuité entre les différentes plateformes digitales, quand l’expérience sur Second Life n’était vraiment aussi ambitieuse et limitée au niveau technologique
Sur la question de l’image, il y a un point que j’aimerais souligner. Il pourrait y avoir une opposition entre la vague metaverse et celle de la RSE. Je ne suis pas certain que le metaverse soit le meilleur moyen d’aller vers une consommation raisonnée des réseaux sociaux, d’en limiter le côté addictif. La communication de Facebook sur ce point devra être très fine, car c’est une préoccupation montante pour un certain nombre de nos clients.



