[Entracte - Livres] Le dernier Houellebecq, derrière la fiction économique un grand roman d’amour

Anéantir, le huitième roman de Michel Houellebecq, parle-t-il d’industrie comme l’affirmait il y a quelques mois l’un de ses illustres amis, le ministre Bruno Le Maire ? En partie mais cette grande fresque navigue entre la politique et l’intime. Et derrière la bataille des idées et de l’action publique se joue un tango plus essentiel encore, celui qui unit les êtres.

 

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Anéantir Houellebecq
Anéantir de Michel Houellebecq, Editions Flammarion

« Bruno réussirait peut-être, par-ci, par-là, à placer quelques centrales nucléaires. C’était un peu sa marotte, de placer des centrales nucléaires dans les congrès internationaux. » Bruno Juge, l’un des personnages importants du dernier opus de Michel Houellebecq, Anéantir, est ministre de l’Économie et s’inspire clairement de l’actuel locataire de Bercy. Bruno Le Maire avait d’ailleurs assuré lui-même le service avant-vente de l’ouvrage en dévoilant le 26 octobre, dans une conférence sur la relocalisation, que le prochain livre de « son ami » Michel Houellebecq parlerait d’industrie.

D’usines, il est certes question puisque l’obsession de Bruno Juge, colbertiste assumé, est de redonner son lustre industriel à la France. Grâce à son volontarisme, la France a réussi en 2027, année où se déroule l’action, à s’imposer dans le haut de gamme, pas seulement dans la mode comme aujourd’hui, mais aussi dans des secteurs comme l’automobile, « fruit accompli de l’union de l’intelligence technologique et de la beauté ». Citroën fait désormais « jeu égal avec Mercedes sur la quasi-totalité des marchés mondiaux », le déficit de la France est tombé sous les 1 % de son PIB, la dette se réduit, tout cela sans poussées de fièvre sociale.

Bref, « le ministère de Bruno était un succès total », avance l’auteur. On comprend que Bruno Le Maire ait voulu y voir un portrait flatteur. D’autant que le personnage du livre (polytechnicien et non énarque comme notre ministre) est dépeint comme sensible à la littérature. Il déclame du Corneille et du Musset après avoir avalé nuitamment des piles de rapports économiques. Bref, ce bourreau de travail est empli de sensibilité et du sens de l’histoire, et son destin présidentiel s’affirme au fil des pages.

Intrigues secondaires et vérité première

Bruno Le Maire, notre ministre-écrivain (son dernier livre, Un éternel soleil, vient de paraître aux éditions Albin Michel), pardonnera donc aisément à son ami Houellebecq la décapitation de Bruno Juge dès la page 22, événement dont nous tairons le ressort pour ne pas divulgacher le livre. Donc oui, le roman lance bien des intrigues autour de questions de politique industrielle comme de terrorisme, de cyberattaques, de géopolitique, mais ces fils se développent sans se dénouer jamais.

Le vrai sujet de Houellebecq n’est rien moins que le (non-)sens de la vie, sa course vers le néant et la révélation de son unique trésor : l’attachement à quelques êtres.

N’induisons pas les lecteurs de L’Usine Nouvelle en erreur, comme Bruno Le Maire a pu le faire : l’industrie ne constitue pas le thème principal du livre. Elle n’offre que d’agréables digressions souvent pleines d’humour et de pertinence. Sous l’apparence du technothriller – car un mystérieux groupe de terroristes menace la mondialisation et les avancées biotechnologiques –, le vrai sujet de Houellebecq n’est rien moins que le (non-)sens de la vie, sa course vers le néant et la révélation de son unique trésor : l’attachement à quelques êtres. C’est en tout cas la quête du véritable héros du livre, un inspecteur des Finances, qui veut reconquérir l’amour de sa femme, retisse un lien solide et muet avec son père, redécouvre sa fratrie.

Les 730 pages du roman ne sont pas consacrées au ministre de l’Économie, mais à son conseiller Paul Raison, haut fonctionnaire consciencieux, et à ses péripéties conjugales, professionnelles, sexuelles, familiales, spirituelles et même médicales. Ce dernier Houellebecq s’avère moins désespéré que ses autres œuvres : l’ultramoderne solitude n’interdit pas l’amour, et la frénésie du sexe peut s’allier à l’élan du cœur.

Encore plus inattendu : la politique, présentée dans certaines pages comme une manipulation cynique des foules, apparaît aussi dans la conviction sincère du ministre de l’Économie comme un « pouvoir agir » et la construction d’un futur collectif. « Bruno était un homme qui recherchait des solutions à long terme et c’était sans doute aussi vrai dans la gestion de sa vie sexuelle que dans celle de la politique industrielle. Il n’était pas arrivé et n’arriverait peut-être jamais à cet état d’esprit morose […] consistant à admettre qu’il n’existe pas de solution long terme ; que la vie elle-même ne comporte pas de solution à long terme. » Le héros, Paul Raison, a en revanche cette lucidité. Quant à l’auteur, il nous laisse apprécier l’intensité qui peut aussi naître de la finitude.

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