Pour un premier roman, Le rapport chinois détonne par sa capacité à nous surprendre, à muter au fil des pages, à se transformer au fur et à mesure qu'on croit savoir où l'auteur nous mène. Tout y commence pour le mieux dans le meilleur des mondes de l'entreprise moderne : jeune diplômé, Tugdual Laugier passe un test de recrutement un peu singulier - il a tout fini en cinq minutes et doit patienter plusieurs heures. Mais on a vu tellement de dispositifs singuliers en ce domaine que cela ne nous étonne guère.
Confidentialité absolue
Le test est concluant et le jeune cadre rejoint le cabinet Michard et Asssociés, avec un salaire de 7 000 euros et une formation aux valeurs de la maison, au premier rang desquelles figure la discrétion absolue. Personne ne doit savoir sur quoi on travaille chez Michard, pas même les rares collègues qu'on croiserait. Cela tombe finalement plutôt bien, car chez Michard, Tugdual Laugier ne fait pas grand-chose. Il meuble ses journées et on pense avoir ouvert un nouveau roman sur l'ennui au travail.
Mais après l'ennui vient la tempête, quand un des associés, l'inénarrable Relot aussi bête que prétentieux, commande un rapport pour un gros client du cabinet, un Chinois forcément. Tugdual Laugier donne alors, lui aussi, la pleine mesure de sa bêtise, qu'on avait déjà soupçonnée au travers des scènes domestiques avec son épouse et sa famille, que débordant d'auto-satisfaction, il méprise. Il confirme son idiotie quand il se flatte d'avoir trouvé la solution pour accélérer la croissance chinoise (pas la lancer, ni la relancer, explique l'expert d'un jour). Une solution dont on ne dira rien évidemment, préférant citer les préconisations plus vraies que nature de l'associé Relot à son élève Laugier :
« Attention, mon p'tit Laugier ! Vous me faites peur avec votre audace et vos solutions concrètes. il ne s'agit pas de leur donner des solutions que les Chinois appliqueraient aveuglément. Parce que si ça foire, c'est Relot qui régale ! Me foutez pas dans le pétrin avec vos solutions concrètes. Jamais d'impératif, jamais d'affirmatif. Toujours du conditionnel. Il se pourrait que... Sous réserve de recherches complémentaires (...) Des pistes de réflexion, des impulsions. sinon c'est le procès en responsabilité et la réputation qui s'effondre. »
1 024 pages de copier-coller
Laugier prend tellement son travail au sérieux qu'il rend un rapport de 1 024 pages à base de copier-coller de Wikipedia, ce qui n'empêche pas le jeune coq (on le paie 7 000 euros, c'est qu'il doit bien les valoir) de s'en enorgueillir. Là où le roman change de dimension, c'est quand deux policiers apparaissent pour enquêter sur ce drôle cabinet de conseil qui facture beaucoup plus qu'il ne produit et s'interrogent sur ce que cela peut cacher. Le rapport grotesque pourrait bien devenir une pièce à conviction. Et le récit prendrait presque des allures de roman fantastique vers la fin, la lecture du fameux rapport entraînant d'étranges effets. On ne fréquente pas impunément le vide, fut-il rémunéré 7 000 euros par mois.
Crise des subprimes
Le rapport chinois est un roman où l'on rit franchement, l'auteur réussissant à créer des personnages à la fois idiots et sympathiques. Derrière l'histoire pleine de fantaisie, figure une description précise du monde de l'entreprise. Le métier d'avocat de l'auteur n'est sûrement pas un hasard tant il décrit si bien la vie des entreprises, les habitudes, les rites et les idées reçues (ah la Chine, que n'a-t-on dit en ton nom).
Mais Le rapport chinois se déroule à la charnière des années 2000-2010, après la crise des subprimes dont il est d'ailleurs question. Pour sa fable, l'auteur pousse un peu plus loin la logique de la virtualisation financière, en décrivant aussi les mécanismes du capitalisme financier mondialisé.
« Nous nous sommes enrichis comme ils se sont ruinés, finalement ; sans rien avoir produit, sans rien avoir fourni, ni marchandises, ni services...
- Rien, c'est vrai. c'est même ce qui nous a poussés à nous lancer dans cette affaire. »
On est quelque part entre le monde absurde de Kafka et Le dîner de cons de Francis Veber. Avouez-le, vous aussi, vous ignoriez qu'un tel endroit pouvait exister. Le roman de Pierre Darakanian vous y emmène et on le referme, impatient de lire le prochain.
Le rapport chinois, Pierre Darkanian, Editions Anne Carrière



