Quand on se souvient qu'en écrivant une scène de jacquerie avec trois tracteurs dans son dernier roman, Michel Houellebecq avait soi disant pressenti le mouvement des gilets jaunes, on se demande bien pourquoi personne ne loue comme il le mérite, Arène, le deuxième roman de Négar Djavadi. Peu de livres empoignent aussi courageusement et talentueusement notre monde tel qu'il est, le décrivant au plus près sans jamais sombrer dans le banal.
Entre boboland et no go zone
Négar Djavadi, qui est aussi scénariste et a travaillé sur des séries télévisées, sait mener plusieurs intrigues de fond pour finalement raconter un lieu et une époque. Comme l'a fait, par exemple, David Simon dans The Wire. Ici c'est un quartier de Paris, à la frontière des 10e et 19e arrondissement. Un quartier que d'aucuns peu aux faits des subtilités de la géographie parisienne qualifient un peu vite de boboland, tandis que Fox News y avait signalé une de ces "no go zone".
Si la nouvelle classe moyenne créative vient y habiter, l'Est de Paris étant un peu le paradis des intermittents et des journalistes, ce groupe disparate y trouve comme voisin des travailleurs d'origine asiatique ou africaine. Ici se sont succédées depuis des décennies les vagues d'immigration. Sans oublier les migrants arrivés depuis la guerre en Syrie. C'est de ce monde que vient Benjamin Grossmann et c'est là que vit toujours sa mère qu'il visite rarement, ayant accédé à d'importantes responsabilités dans une plateforme californienne diffusant des vidéos. C'est un homme au coeur de l'industrie de la création, qui prépare le déménagement vers Dublin de la filiale européenne.
Dérèglement général
Un soir où justement il vient voir sa mère et découvre, vexé, qu'elle a donné sa chambre d'adolescent à un jeune migrant, il est pris d'une irrépressible envie de cigarettes, se fait voler son smartphone, poursuit un adolescent qu'il croît être le voleur... et finit par rentrer chez lui de l'autre côté de la Seine dans le quartier Mouffetard. Sauf que le lendemain matin, le dit adolescent est retrouvé mort au bord du canal Saint Martin. A partir de là tout se dérègle dans la vie de Benjamin - on ne peut pas ne pas penser au Malaussène joyeux de Daniel Pennac qui vivait à trois rues de là - mais aussi Paris et peut être la France. C'est plus vrai qu'un direct live sur une chaîne d'informations en continu.
Le jeune homme mort est retrouvé par une patrouille de policiers au cours d'une scène qui dérape et qui est filmée par une adolescente vaguement anarchiste, la vidéo part sur les réseaux sociaux, les associations et les politiques s'en mêlent et tout s'enflamme. Sans oublier Benjamin et la culpabilité qui le ronge.
Gros plan et vue d'ensemble
C'est sûrement le travail de scénariste de l'écrivaine Négar Djavadi qui lui sert ici : elle réussit ce qui est rare dans le roman français contemporain : à être à la fois au plus près de ces personnages et de leur vie intime et à décrire la vie d'un quartier, de prendre du champ pour aller au delà du gros plan.
Roman politique au sens le plus noble du terme, car dépeignant ce que la formule devenue creuse de "vivre ensemble" signifie, Arène est aussi un très beau roman mélancolique. Roman de l'exil et de ses déchirements (Désorientale, le premier roman de Négar Djavadi évoquait le départ d'Iran de sa famille quand elle était enfant), il rappelle que le plus douloureux de tous les exils est peut être celui qui oblige les adultes à vivre avec les enfants qu'ils ont été, à s'éloigner inexorablement de leurs parents autrefois chéris et qui, peu à peu deviennent des étrangers, qui, d'ailleurs, ressentent la même chose en voyant leur progéniture évoluer dans des directions inattendues.
Tous les personnages sont travaillés intimement par la question de l'identité, d'où qu'ils viennent, de leur rapport à leurs parents. Aussi bien le brillant Benjamin, que la jeune policière qui sera à l'origine d'un scandale ou l'adolescente qui a filmé la scène. Dans ce roman, il y a un Rosebud (les cinéphiles comprendront, les autres découvriront Citizen Kane d'Orson Welles), et ce n'est sûrement pas un hasard si c'est un morceau de pellicule arraché au passé. L'avenir commence toujours hier.



