Reportage

Plongée dans l’entrepôt d’Amazon le plus robotisé de France

Les 21 et 22 juin, Amazon célèbre les Prime Days, apogée de son système de livraison à domicile ultra-rapide. L’Usine Nouvelle a pu en visiter une pièce maîtresse : l’entrepôt de distribution de Brétigny-sur-Orge, le plus robotisé de France. Un choix technologique qui dope la productivité et améliore les conditions d’emploi selon Amazon. Non sans faire débat.

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centre logistique Amazon
Premier centre de distribution robotisé de France, Ory4 à Bretigny-sur-Orge compte 4 000 robots mobiles pour un peu plus de salariés.

Aucun doute : Amazon ne connaît pas la crise. En cette matinée du 10 juin, l’effervescence des Prime Day - deux jours de promotions exclusives organisées par le groupe de Jeff Bezos pour faire connaître son offre abonnés - approche. L’activité bat déjà son plein, comme en témoignent les nombreux ouvriers présents à l’extérieur du centre de distribution de Brétigny-sur-Orge (Essonne), venus profiter d’une brève pause soleil ou cigarette à la mi-journée de travail. Cette semaine-là, 4 700 personnes, dont 3 100 en CDI, travaillent au sein du centre Ory4 (son acronyme amazonien), destiné à servir le marché parisien. Un motif de fierté pour la multinationale du e-commerce, qui avait annoncé la création de 1 000 CDI en trois ans à l’ouverture du site en août 2019, dont l’activité a donc dépassé les attentes. “Nous comptons désormais plus d’employés que de robots” se réjouit le directeur du site, Stéphane Taillée. Une référence aux quelque 4 000 robots mobiles qui fourmillent pour optimiser le stockage des produits et faciliter la préparation de colis. Encore aux mains d’opérateurs humains.

Entrepôt mobile

Ory4 est un centre de distribution de 142 000 mètres carrés. Une caverne d’Alibaba, où des millions de produits de petite taille sont stockés au plus près des clients. “Le stock patiente dans l’inventaire, l’arrivée d’une commande client déclenche un ordre, la demande est traitée et le paquet est fait et expédié”, résume à gros traits Stéphane Taillée. La logistique, elle, sera l’affaire de l’aval, des transporteurs privés ou des centres de livraisons d’Amazon.

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centre logistique Amazon centre logistique Amazon (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

A leur arrivée, les marchandises sont sorties des cartons par des salariés et envoyées vers l'entrepôt dans des caisses noires sur des convoyeurs (© Pascal Guittet)

Marque de l’épidémie en cours : il faut se présenter devant une caméra thermique, puis s’orienter au sein de couloirs de plexiglas transparents pour dépasser les lignes de réception des produits, grimper des escaliers et, après un long périple, atteindre l’entrepôt d’Amazon. Le cœur du réacteur d’Ory4, où l’entreprise stocke les produits destinés à la vente. Il occupe intégralement les deux étages du bâtiment.

Là, les employés restent dans la bordure extérieure du bâtiment. Au centre s’étend la zone de stockage, un espace intégralement automatisé, au sein duquel un ballet perpétuel de 4 000 robots mobiles oranges vient agencer le stock et apporter aux opérateurs de prélèvement (picking) les articles commandés sur internet.

Appelés “drives” (ou unités mobiles autonomes en français), ces robots s’orientent via un système de repères au sol afin de déplacer des armoires dans lesquelles sont rangés les différents articles. Hérités du rachat par Amazon de la start-up Kiva Systems, en 2012, les drives se déplacent à 5,5 kilomètres par heure et se rechargent seuls. Ils peuvent déplacer des armoires de 450 kilos (pour 2,5 mètres de haut et 1 de côté), mais surtout optimiser leur disposition “à la manière d’un jeu de Tetris, pour limiter l’espace perdu, et gagner 40% de densité de stockage par rapport à un site de stockage”, dépeint Stéphane Taillée. 

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centre logistique Amazon centre logistique Amazon (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Les robots "Kiva" sont exclusifs à Amazon. Ils s'orientent grâce à un système de marquage et viennent se glisser sous les armoires pour les soulever et les transporter (© Pascal Guittet)

Goods-to-man

Face à un employé posté au “picking”, qui consiste à sortir les produits de l’inventaire, les armoires jaunes défilent et s’arrêtent au rythme de son travail. Guidé par un écran numérique sur lequel s’affichent les instructions et un spot lumineux qui indique les compartiments exacts dans lequel il doit chercher chaque article, l’homme s’empare de divers produits. Une ceinture de support lombaire, un plaid, des masques, des câbles électroniques… Frénétiquement, il les dépose dans des bacs de plastique noir posés à côté de lui, en suivant les instructions de voyants verts, qu’il touche à chaque commande terminée. Une fois remplis, les bacs (des “black totes” selon l'appellation consacrée d’Amazon) prennent le chemin du rez-de-chaussée, portés par une armée de convoyeurs.  

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centre logistique Amazon centre logistique Amazon (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Seule consigne pour la mise en inventaire : mettre les produits là où il y a de la place et appeler une nouvelle étagère une fois la première remplie (© Pascal Guittet)

Ce système, dit “goods-to-man”, supprime les temps de marche de l’opérateur en lui présentant à portée de main les produits nécessaires. “Plutôt que de demander à nos salariés de se déplacer dans l’inventaire, c’est l’inventaire qui se déplace vers eux”, résume Stéphane Taillée. Les employés chargés de mettre en rayon des produits (stocking), de récupérer les articles à envoyer (picking), ou de fiabiliser l’inventaire restent campés sur leurs stations universelles, travaillant de pair avec les robots. Seuls quelques employés, protégés par une veste qui ralentit les robots à proximité, entrent dans l’espace robotique, pour récupérer les objets tombés au sol ou intervenir lorsque deux armoires aux objets mal rangés s'entrechoquent. 

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centre logistique Amazon centre logistique Amazon (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Les employés prélèvent des articles de l'inventaire en fonction des commandes qui s'affichent sur l'écran (© Pascal Guittet)

Désordre

Amazon range chaque article.. au hasard. Dans un compartiment, un livre peut se retrouver entre des écouteurs et une boîte de tampons. “Nous rangeons tout n’importe comment, mais nous savons exactement où est chaque objet”, résume Stéphane Taillée. Les opérateurs chargés de l’emmagasinage ont pour consigne de déposer chaque marchandise dans les compartiments où ils trouvent de la place.

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centre logistique Amazon centre logistique Amazon (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Pour valider la réalisation d'une commande, les employés appuient sur les voyants verts qui indiquent la caisse à remplir, selon sa destination (© Pascal Guittet)

Un système ultra-efficace. “A l’inverse d’un supermarché traditionnel, où les places attribuées aux produits maximisent le temps de marche, nous mettons un peu de tout sur chaque étagère afin de diminuer les trajets, ou ici les déplacements des robots”, explique-t-il. Depuis peu, une caméra vient remplacer le système de code barres pour suivre la mise en rayon et connaître exactement l’emplacement de chaque article, limitant les risques d’erreur humaine.

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centre logistique Amazon centre logistique Amazon (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Une fois les marchandises sorties de l'inventaire, elles sont redescendues par convoyeur vers la consolidation de commande (© Pascal Guittet)

Hausse de la Productivité des humains

Au-delà des apports du système pour l’ergonomie des opérateurs, robotiser l’entrepôt permet aussi de “réduire la courbe d’apprentissage des nouveaux entrants, qui prennent du temps pour s’orienter dans les entrepôts traditionnels”, explique Stéphane Taillée. Sans compter les gains de productivité : selon des chiffres du New York Times, l’introduction de robots dans un entrepôt Amazon fait grimper les performances d’un préparateur de commande d’une centaine d’articles par heure à 300 ou 400, selon les circonstances.

Aux Etats-Unis, plusieurs enquêtes ont pointé cette productivité, l’accusant de limiter les bénéfices de la robotisation en termes de conditions de travail, ou même de favoriser les blessures. Contrairement à la ligne de convoyeurs, les robots ne dictent pas leur cadence et s’adaptent à la vitesse des travailleurs. Mais les objectifs de productivité peuvent imposer un travail soutenu, expliquent des salariés à L’Usine Nouvelle, tout en reconnaissant pour la plupart que les robots simplifient le travail en leur évitant des déplacements. La pression est aussi matérialisée par le décompte des secondes entre chaque tâche accomplie sur les écrans d’instruction aux opérateurs.

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centre logistique Amazon centre logistique Amazon (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Les colis sont empaquetés à la main, tandis qu'une machine dédiée découpe et humecte la bonne longueur d'adhésif en fonction du carton nécessaire  (© Pascal Guittet)

Une accusation que réfute Stéphane Taillée. Tout en reconnaissant que “la productivité n’est pas un gros mot chez Amazon”, il rétorque que "les objectifs de productivité sont collectifs" et qu’ils ont été mis de côté durant le Covid-19. Le compteur, lui, est “surtout une indication pour identifier les dysfonctionnements et fournir une aide qualitative aux opérateurs, par exemple pour optimiser l’arbitrage entre recherche d’un emplacement vide et temps passé lors du stockage”. Arguant d’un manque de recul dû  à la jeunesse du site, Amazon ne communique pas sur le nombre d’accidents du travail à Brétigny. Mais le groupe assure bénéficier de l'expérience des précédents entrepots et liste ses efforts pour adapter l’ergonomie des postes et améliorer la sécurité globale du site.

Impossible de tout robotiser

Chez Amazon, “les robots favorisent d’abord l'ergonomie et la fluidité du travail, et ne sont pas là pour remplacer les humains”, insiste Stéphane Taillée. L'entreprise travaille dorénavant sur l’optimisation du rez-de-chaussée, où sont préparés les colis une fois les articles sortis de l’inventaire. Un travail encore très manuel. Pour consolider les commandes, c’est-à-dire rassembler entre eux les produits qui seront envoyés dans le même colis, des employés s’affairent le long des convoyeurs de marque Vanderlande, guidés par des signaux lumineux. D’autres opérateurs font les colis, avant que ceux-ci ne repartent par convoyeurs pour être étiquetés automatiquement, puis transférés par camion vers les sites de distribution.

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centre logistique Amazon centre logistique Amazon (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Au rez-de-chaussée, un bras industriel charge des caisses noires de 15 kilos maximum sur des palettes. Elles iront ensuite vers d'autres centres Amazon (© Pascal Guittet)

Mais les robots se multiplient. A Ory4, un robot industriel ABB s’occupe déjà de palettiser les bacs noirs à destination d’autres entrepôts du groupe. Un autre robot est en cours d’installation pour aider les employés à charger les convoyeurs avec les produits en provenance de Senlis. Le groupe envisage aussi des AGV pour remplacer les chariots à main qui alimentent aujourd’hui les postes de travail aux étages.

Danger pour l’emploi ? “Ces tâches impliquent du port de charge et ne sont pas les plus agréables”, rappelle Stéphane Taillée, qui pointe qu’il faudra des hommes et des femmes pour conduire et maintenir les robots. Surtout, les qualités de l’humain le rendent encore indispensable, notamment pour alimenter et sortir l’inventaire. “Avec la diversité de produits que nous proposons, il est quasiment impossible d’automatiser la prise de produits et ce ne serait pas intéressant", tranche le directeur du site, qui écarte toute image d'entrepôt intégralement robotisé. 

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centre logistique Amazon centre logistique Amazon (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Dernier automatisme du parcours : l'étiquetage des colis, avant qu'ils ne rejoignent par camion les centres de distribution  (© Pascal Guittet)

Les robots d’Amazon se multiplient

Au-delà de son entrepôt dans l'Essonne, l’entreprise de Jeff Bezos multiplie les expérimentations pour pousser l’automatisation. Inauguré fin 2020, le site “cross-dock” de Senlis (qui fait le lien entre les fournisseurs d’Amazon et les centres de distribution de la firme) compte par exemple une station de tri automatique, capable de répartir les produits plus rapidement que l’humain (à l’exception des produits sphériques, trop gros ou trop fragiles). En 2019, Reuters dévoilait les tests de l’entreprise autour d’une machine de mise en colis automatique des commandes.

Mais le géant du e-commerce n'en a pas fini avec la logistique, travaillant à améliorer ses robots comme à massifier l'automatisation. Dans son laboratoire d’innovation technologique, basé à Vercelli dans le nord de l’Italie et inauguré en mai 2021, Amazon présente aussi des transporteurs de bacs ou encore… des engins autonomes (AGV) Une technologie déjà testée outre-Atlantique, où des robots “Pégasus” transportent les colis individuellement pour les amener à bon port. Plus récemment, Amazon a mis en avant d'autres solutions d'intra logistique. Dans un post de blog daté du 13 juin, le géant présente un robot de chargement des bacs plastiques (Ernie), deux gerbeurs et chariots autonomes destinés à pousser les charges lourdes (Scooter et Kermit) mais aussi Bert, un robot mobile autonome (AMR) capable de se déplacer aux côtés des employés, sans espace réservé. Après la robotique "classique", le passage à la cobotique mobile pourrait bien être la prochaine révolution.  

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