L'Usine Nouvelle - L’Europe avance-t-elle assez vite pour réduire ses dépendances ?
Maciej Wituckie, président du syndicat patronal polonais Lewiatan - Les États ont conscience du problème. Mais j’ai l’impression que le concept "d’autonomie stratégique ouverte" ne fait pas suffisamment son chemin à Bruxelles. En partie, parce qu’il a été mis sur la table par la France. Si le Portugal ou l’Autriche l’avait proposé, cela aurait été plus facile. C’est dommage. Les patrons européens rouspètent contre l’excès des réglementations de l’Europe. Mais ils sont tous conscients que revenir au franc ou au deutsche mark et fermer les frontières ne leur permettra pas de mieux concurrencer la Chine, l’Inde ou les États-Unis. La volonté de construire une politique industrielle commune est là. Pourtant, dans les faits, c’est encore chacun pour soi.
Par quoi l’Europe devrait-elle commencer ?
On pourrait parvenir à cette consolidation dans l’industrie de la défense. Un commissaire européen devrait être chargé de ce secteur dans la prochaine Commission, et la crise avec la Russie pousse à s’en doter, car il s’agit d’une industrie stratégique. Mais quand on en sera au déploiement, il ne faudra pas revenir à nos vieilles habitudes où chaque pays veut produire son propre char.

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Je suis plus pessimiste pour le numérique. On parle beaucoup d’intelligence artificielle, mais nous n’arriverons jamais à avoir une réglementation commune ouvrant les données personnelles des 500 millions d’Européens. Sans marché ouvert des données, l’Europe ne pourra pas être puissante dans l’IA et nous serons obligés d’utiliser les services développés par des groupes américains.
Certains pays s’inquiètent de la concurrence déloyale des larges subventions françaises ou allemandes pour attirer des usines. Partagez-vous ces craintes ?
La Pologne n’est pas aussi riche que l’Allemagne ou la France. Pour faire venir Intel à Magdebourg, l’Allemagne a déboursé 3 milliards d’euros, et la Pologne 1,5 milliard pour qu’une partie de la production s’installe à Wroclaw. Au final, cette concurrence entre pays n’est pas optimale. Face aux États-Unis, l’Europe n’a pas un problème de moyens, mais de méthode. Les aides débloquées par l’Allemagne pour ses entreprises depuis la pandémie sont supérieures aux 350 milliards d’euros de l’Inflation reduction act. Mais si nous finançons des programmes compliqués et décidés au niveau de chaque État membre, nous serons perdants face aux États-Unis qui déploient des crédits d’impôt à l’échelle d’un marché de 300 millions d’habitants !
De quels outils aurait-on besoin ?
Pour moi, il faudrait revoir le régime des aides d’État. Je suis favorable à la restriction des subventions pour des projets nationaux, mais à leur autorisation lorsque les projets ont une dimension transfrontalière. Cela permettrait de créer les Airbus des puces ou du nucléaire, par exemple. Il faut aussi revoir le marché commun. En tant que président d’Orange Pologne, j’ai vu la façon dont l’Europe a fragmenté le secteur télécoms ces vingt-cinq dernières années. Le consommateur en a bénéficié, mais pas l’industrie. Il faut autoriser les consolidations et les économies d’échelle. On constate une évolution sur le sujet dans les discussions autour du rapport que prépare l’ancien président du Conseil italien, Enrico Letta. Mais la prochaine Commission s’en saisira-t-elle ? Si l’Europe s’en tient aux discours alors que l’Asie et les États-Unis avancent, nous ne serons bientôt plus qu’un grand musée.
Le patronat français réclame une simplification urgente des réglementations européennes. Êtes-vous d’accord ?
Nous sommes bénéficiaires nets des fonds européens, donc c’est plus facile pour nous d’accepter les contraintes de l’Europe. À titre personnel, je pense que les gouvernements nationaux sont aussi responsables de cette complexité. Si vous ne laissez pas de pouvoir à l’Europe pour légiférer sur des sujets importants, il ne faut pas s’étonner qu’elle s’occupe de la courbure des bananes ou impose des normes RSE insupportables.
Le futur accord commercial avec le Mercosur divise en France. Êtes-vous favorable à de nouveaux accords de libre-échange ?
Ce n’est pas un sujet en Pologne. Les Polonais sont les plus europhiles des Vingt-Sept. Mais notre vision est davantage américaine. Même si nous ne cherchons plus à appliquer à la lettre les recettes de l’école de Chicago, nous restons libre-échangistes. Et on ne peut pas se permettre d’ouvrir des guerres commerciales avec des pays avec qui nous avons des alliances de défense.
La Pologne est toujours très dépendante du charbon. Comment peut-elle concilier transition environnementale et compétitivité ?
La transition énergétique est le risque le plus immédiat pour notre pays. Tôt ou tard, les consommateurs ne voudront plus acheter les produits polonais car ils sont trop carbonés et nous allons perdre en compétitivité. La Pologne veut développer le nucléaire et investit dans l’énergie renouvelable. En 2023, le charbon a représenté 62 % de notre production d’électricité, contre 80 % il y a encore quelques années. Mais nous avons devant nous dix à quinze années difficiles car nous savons que nous ne serons pas prêts.
L’Europe doit-elle revenir sur le rythme de déploiement des énergies renouvelables ?
Non, nous sommes convaincus qu’il faut se débarrasser des énergies fossiles. La difficulté repose plus sur la réglementation. Il faudra revenir, par exemple, sur l’interdiction en 2035 de la vente de véhicules thermiques, car nous n’y arriverons pas.
Êtes-vous favorables à l’entrée de l’Ukraine dans l’Union ?
Le patronat polonais est très favorable à son entrée rapide dans le marché européen. Par expérience, nous savons que l’adhésion politique prendra plus de temps. Il n’y aura pas d’autonomie européenne sans l’adhésion de l’Ukraine à l’Europe : c’est une grande nation agricole, dotée de capacités d’énergie nucléaire et d’une excellente industrie mécanique et aéronautique. Elle peut aussi nous fournir d’excellents ingénieurs.
Ne craignez-vous pas une forte concurrence ?
Les agriculteurs polonais ont manifesté ces dernières semaines contre les importations de blé qui envahiraient le marché. Mais c’est une fake news russe et la moitié des importations ukrainiennes ne font que transiter par la Pologne. Cependant, si on ouvre le marché européen, on devra faire respecter nos normes. Lorsque la Pologne est entrée dans l’Union, nous avions des usines assez obsolètes que les grands groupes ont achetées. Les entreprises ukrainiennes seront des concurrents bien mieux armés.
L’Europe progresse-t-elle vers une harmonisation sociale ?
L’harmonisation s’est faite toute seule, avant même des régulations européennes. En juillet, le salaire minimum va dépasser en Pologne 1 000 euros. Nous ne sommes plus un pays aussi low cost qu’auparavant, mais un territoire où les entreprises trouvent une main-d’œuvre bien éduquée et motivée.
La Commission va débloquer 137 milliards d’euros de fonds pour la Pologne, suspendus pour manquement à l’État de droit. Qu’en attendez-vous ?
Ce changement politique va recréer de la confiance. Depuis huit ans, les investissements des entreprises privées baissent en Pologne car les entrepreneurs préfèrent acheter des appartements dans le sud de l’Espagne plutôt que d’investir dans de nouvelles machines chez eux, en raison de l’instabilité juridique. Et les travaux d’infrastructures qui pourront être relancés vont alimenter l’activité du secteur privé.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3730 - Mai 2024



