Il aura fallu dix ans pour que l’idée formulée par Jacques Chirac, soutenue par Nicolas Sarkozy et François Hollande, puis défendue par Emmanuel Macron soit reprise par le Conseil européen. Le 21 juillet, lors de l’annonce du plan de relance, le public a surtout retenu que les Vingt-Sept allaient contracter une dette commune. L’annonce d’une proposition de directive sur la taxe carbone aux frontières de l’Europe, à présenter au deuxième trimestre 2021, est passée quasi inaperçue. Or elle est tout aussi symbolique et, pour l’industrie, bien plus importante.
Le concept de taxe carbone aux frontières – "Ceux qui produisent sale doivent payer", disait Nicolas Sarkozy – était une arlésienne. On finissait par douter qu’il prenne forme un jour. Pour atteindre la neutralité carbone en 2050 (l’objectif que s’est donné la France, l’Europe devant bientôt l’imiter dans le cadre du green deal), il faut que les industries européennes produisent plus vert. L’une des manières d’y parvenir est d’augmenter le prix du carbone, c’est-à-dire de faire payer de plus en plus cher les énergies fossiles utilisées pour produire afin d’inciter à recourir aux renouvelables. Mais pour éviter que les industriels européens se trouvent pénalisés par rapport à leurs concurrents moins "propres" et que des "fuites de carbone", c’est-à-dire des délocalisations de production, n’aient lieu, il faut appliquer aux produits importés une taxe proportionnelle à leur utilisation des énergies fossiles. "L’Union européenne n’acceptera pas que des biens non conformes aux normes environnementales concurrencent injustement les produits européens tout en nuisant à notre planète", a martelé le président du Conseil européen, Charles Michel, à l’occasion du Forum économique de Bruxelles, le 8 septembre. Aujourd’hui, avec un prix du carbone bas, les délocalisations sont très marginales, explique une étude de la Fabrique de l’industrie*. Lorsque le carbone coûtera plus de 100 euros la tonne, voire 200 euros pour être réellement incitatif, il en ira autrement et la taxe aux frontières deviendra vitale.
Hélas, notre commissaire européen chargé du marché intérieur, Thierry Breton, n’a pas retenu la leçon des Gilets jaunes et n’hésite pas à voir en cette nouvelle manne un moyen de rembourser notre emprunt : "Une dette devant être honorée, la Commission devra progressivement augmenter ses ressources propres", prévenait-il en juin. A-t-il oublié que la taxe carbone sur le carburant a mis le feu aux poudres dans les campagnes françaises parce qu’elle était perçue non comme une action pour sauver la planète, mais comme un nouvel impôt, cette nouvelle recette n’ayant en effet jamais été "fléchée" vers des actions environnementales ? Il serait dommage de gâcher cette occasion pour l’Europe de faire école et de reprendre la main sur le devenir du monde.
Il reste maints obstacles techniques et politiques avant l’entrée en vigueur de la taxe. Pourtant, grâce aux outrances de Donald Trump, les dirigeants européens ont évolué. Même les Allemands se sont rendu compte que leurs intérêts commerciaux ne devaient pas primer sur les intérêts stratégiques de l’Union. Comme la volonté de souveraineté industrielle et celle d’autonomie stratégique, les grandes idées françaises pour une Europe puissante, déniaisée et qui ne s’excuse pas d’exister, "impriment" enfin.



