Gabriel Attal l’a asséné en janvier, devant les députés : «Il faut désmicardiser la France.» En janvier 2023, 17,3% des salariés étaient payés au smic. Un record qui s’explique par les différentes augmentations automatiques du salaire minimum. Plus grave encore que leur nombre, les salariés rémunérés au smic y sont souvent coincés. «On ne peut accepter une France où beaucoup sont condamnés à rester proches du smic toute leur carrière», complétait le Premier ministre à l’Assemblée nationale. Une allusion aux trappes à bas salaires. Les exonérations de cotisations sur les rémunérations les plus faibles ont rendu coûteux, pour les employeurs, le franchissement de certains seuils. Un sujet ultra-documenté, mais controversé. Effet sur l’emploi, les salaires, les finances publiques, la compétitivité... Les rapports n’arrivent pas aux mêmes conclusions.
Les deux économistes Antoine Bozio et Étienne Wasmer ont été missionnés pour démêler le vrai du faux. Ils devaient rendre à l'été leurs préconisations pour que les politiques de réduction des cotisations employeurs soutiennent à la fois l’emploi, la productivité et la montée en gamme des salaires. Leur rapport d’étape, publié fin avril, dresse un premier diagnostic. Démarrées en 1993 dans un contexte de chômage élevé des non-qualifiés, les exonérations sur les bas salaires sont limitées à l’origine à ceux compris entre 1 et 1,3 smic. Progressivement, ce plafond est relevé. En 2013, au nom de la compétitivité et non plus de l’emploi, il monte à 2,5, puis à 3,5 smic. Bilan : en 2024, seuls 2% des salariés ne sont concernés par aucune mesure d’exonération ! Le coût pour les finances publiques a explosé, à 75 milliards d’euros en 2023, soit 2,7 points de PIB. Il devrait atteindre 78,4 milliards d’euros en 2024.
Un chiffrage «statique», selon les économistes, qui ne tient pas compte de l’effet des exonérations sur les emplois. Or elles en ont eu, pour les moins bien payés surtout. La part des salariés touchant entre 1 et 1,6 smic n’a cessé de croître depuis les années 1990. Éric Chevée, le vice-président de la Confédération des petites et moyennes entreprises, ne nie pas l’effet sur les rémunérations à l’embauche, mais réfute l’idée selon laquelle les seuils empêcheraient un patron d’augmenter ses collaborateurs : «Il se détermine par la valeur ajoutée produite par la personne et par son mérite, mais peut être découragé quand il constate qu’une petite part seulement de l’augmentation va dans la poche de son collaborateur.» Une étude de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques montre que pour revaloriser de 100 euros le revenu disponible d’une personne payée au smic, un employeur doit en débourser 483. La moitié correspond aux cotisations employeur, l’autre aux pertes d’aides sociales pour le salarié.
Effet positif sur la compétitivité
L’industrie ne se sent pas directement concernée par ce débat. «Elle rémunère peu au niveau du smic et le fera encore moins à l’avenir, avec sa montée en compétences, estime Alexandre Saubot, le président de France Industrie. Elle recherche davantage des compétences que des salaires peu élevés.» Une remise à plat du dispositif pourrait néanmoins la toucher. «Pour limiter les effets de trappe, il faudrait lisser la courbe des exonérations afin qu’elle soit plus progressive entre un smic et les salaires plus élevés, mais cela serait coûteux pour les finances publiques», analyse Éric Chevée. Une position largement partagée par les économistes et le monde patronal.

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13 Avril 2026
Livre sterling (GBP) - quotidien£ GBP/€
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2024
Smic brut mensuel - moyenne annuelleen €/mois
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Décembre 2025
Indice mensuel du coût horaire du travail révisé - Salaires et charges - Tous salariés - Industrie manufacturière (NAF rév. 2 section C)base 100 en décembre 2008
Où trouver cet argent ? Dans un rapport d’octobre 2023, les députés Marc Ferracci (Renaissance) et Jérôme Guedj (Socialistes) préconisent de supprimer les allégements des rémunérations de 2,5 à 3,5 smic. «Ils ont peu d’incidence sur l’emploi à court terme, mais un effet positif sur la compétitivité de l’industrie et des secteurs à forte valeur ajoutée, donc sur l’emploi dans la durée», nuance Alexandre Saubot. Ce dernier proteste d’ailleurs contre l’écrêtement décidé par l’État fin 2023 pour 2024 : les exonérations de cotisations patronales à hauteur de 2,5 et 3,5 smic ont été gelées à leur montant de décembre 2023. Ce qui revient à abaisser ces seuils à 2,47 et 3,46 smic. «Cet écrêtement va coûter 750 millions d’euros par an aux entreprises, soit l’équivalent d’une année de baisse de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, relève le président de France Industrie. L’industrie en paie 20% du coût, alors qu’elle pèse 12% du PIB et bénéficie de 7% seulement des allégements de charges sur les salaires.»
Pour financer une plus forte progressivité des exonérations, l’exécutif peut aussi augmenter la contribution sociale généralisée ou remodeler les aides sociales et fiscales. «La France a une protection sociale de haut niveau, quelle doit être la part du travail dans son financement ? Il faudrait tout revoir, mais c’est trop complexe, l’État ne sait pas faire», regrette Éric Chevée. Étienne Wasmer et Antoine Bozio savent qu’ils marchent sur des œufs. «Il ne faut pas que les politiques publiques changent radicalement du jour au lendemain», prévient Étienne Wasmer. #
12 branches encore sous le salaire minimum
La pression du gouvernement a produit ses effets. Sur les 60 branches qui, en octobre, n’avaient toujours pas mis à jour leurs grilles salariales pour tenir compte de l’augmentation du smic, il n’en restait que 12 début mai. Le Syntec bureaux d’études techniques et Prism’Emploi (travail temporaire) ont notamment obtempéré. Cette mise à jour des minima de branche est l’autre pilier de la «désmicardisation». De nombreuses grilles salariales ont vu leurs premiers échelons rattrapés par le salaire minimum, indexé sur l’inflation. Un «tassement» désespérant pour ceux qui ont réussi à grimper de quelques échelons avec l’expérience et se retrouvent au même salaire qu’un débutant. Les branches récalcitrantes, dont la chimie, pourraient être sanctionnées si elles ne sont pas en règle d’ici à la fin juin, a indiqué Gabriel Attal. Parmi les mesures envisagées : calculer les exonérations patronales sur les salaires de la grille, et non sur les salaires réels. Dissuasif ! #

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3731 - Juin 2024



