Sortir de la galère des petits boulots, d’un job dont on a fait le tour, d’un secteur sinistré, vivre en accord avec ses valeurs... Ce sont toutes ces motivations qui ont conduit nos quatre témoins à se jeter dans l’inconnu pour se reconvertir. Ils l’ont fait avant la crise actuelle, qui frappe les secteurs de manière différenciée et va conduire beaucoup de salariés à devoir se repositionner.
Quelques leçons sont à tirer de ces parcours. D’abord de nombreux dispositifs existent, des conseillers sont à portée de main et Pôle emploi est, au-delà de son engagement sur la formation, le grand sponsor des changements de carrière via les allocations chômage. Ensuite, ceux qui mènent des reconversions réussies le doivent beaucoup à eux-mêmes, à leur recherche personnelle, leur curiosité, leur énergie. Enfin, il faut accepter de passer par une phase où l’on sort de sa zone de confort, où l’on tâtonne avant de reprendre une trajectoire ascendante.
Quentin Gaudin 23 ans, Paris : de militaire du rang à aiguilleur ferroviaire
Après trois ans dans une caserne de Metz (Moselle) comme soldat première classe, Quentin Gaudin [photo ci-dessus] n’a pas voulu rempiler. « J’avais aussi envie de revenir en région parisienne, où vivent ma famille et mes amis. » Mais que faire lorsqu’on n’a que le bac en poche ? En furetant sur le web, il repère des postes à la SNCF, dont la formation est assurée en interne. Il postule à plusieurs métiers, dont celui d’aiguilleur, l’un des quatre en tension chez l’opérateur national. Sa candidature acceptée, il passe une série de tests, principalement psychologiques. « Aiguilleur, c’est un métier où il faut savoir rester concentré et gérer son stress en environnement perturbé. Mais ça, avec l’armée, j’y étais préparé. »

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Aiguilleur, c’est un métier où il faut savoir rester concentré et gérer son stress. Avec l’armée, j’y étais préparé.
— Quentin Gaudin, aiguilleur ferroviaire
Après cinq mois de formation technique intensive à Nancy (Meurthe-et-Moselle), où il est rémunéré et logé avec un groupe de stagiaires de 20 à 54 ans, il est affecté en octobre 2019 à l’établissement de Paris Saint-Lazare comme agent de réserve. Il est habilité à tenir quatre postes dans différents sites, n’a pas de planning à l’avance et fonctionne en 3 x 8. Ce célibataire se régale de cette situation, qui casse la routine et lui permet de découvrir différentes équipes et technologies. Il ne gagne encore que 1 600 euros net, « mais à la SNCF, il y a une grille indiciaire et des possibilités d’évolution permanente ». Après la grande famille de l’armée, il a découvert celle des cheminots. « J’y ai rencontré un super esprit d’équipe et avec la crise, c’est une chance d’avoir un travail stable en CDI », se réjouit-il.
Bertrand Dupont 28 ans, Gignac : de pompiste à développeur informatique
Max Bauwens (Photo Max Bauwens)
« Au début de ma reconversion, entouré d’ingénieurs bac + 5, j’avais un peu le syndrome de l’imposteur. Mais ma formation à Simplon m’avait appris à apprendre et mes collègues m’ont pris sous leur aile », s’amuse Bertrand Dupont, désormais salarié chez l’un des leaders européen des services numériques, Sopra Steria. Quatre ans plus tard, ce Ch’ti installé dans l’Hérault est à l’aise dans son job. La galère des petits boulots (préparateur de commandes, ouvrier du bâtiment, équipier de fast-food...) et ses trois ans comme employé de station-service sont loin. « Quand j’étais pompiste au smic, je n’aurais jamais imaginé me retrouver dans une grosse boîte sur un poste de développement intégrant du consulting. »
Quand j’étais pompiste, je n’aurais jamais imaginé me retrouver dans une grosse boîte sur un poste de développement.
— Bertrand Dupont, développeur informatique
Bertrand n’était pas fait pour l’enseignement académique. Après son bac, il a tenu trois jours en licence d’informatique et pas beaucoup plus en DUT services et réseaux. En 2015, alors qu’il s’ennuie derrière sa pompe et tente vaguement le soir de se former en ligne à l’informatique, il apprend l’arrivée de l’école Simplon à Roubaix (Nord). Des tests simples, « essentiellement de motivation », le propulsent dans une formation intensive de développeur web et mobile. Il s’y jette à corps perdu pendant six mois, indemnisé par Pôle emploi. À la sortie, il trouve un premier job à Paris en une semaine. Depuis, il a changé quatre fois de société, est passé de développeur back end à full stack, et du nord au midi de la France. « Je suis curieux de découvrir plein de choses et cela m’a épanoui », confie Bertrand, depuis sa garrigue de Gignac, où il télétravaille.
Philippe Cagniard, 62 ans, Compiègne : de directeur d’usine à créateur d’une brasserie artisanale solidaire
Herve Boutet (Photo Hervé Bouttet)
C’est dans les 150 m2 de sa petite brasserie artisanale du centre de Compiègne (Oise) que l’on peut désormais trouver Philippe Cagniard. Un lieu bien plus modeste que les 5 000 m2 sur lesquels il régnait en dirigeant l’usine de biscuits Nutrition & Santé de cette même ville. À 57 ans, en 2015, cet ingénieur agro quitte le salariat et cette entreprise « sur un différend stratégique », décidé à trouver un nouveau job plus conforme à ses valeurs. « Je voulais rester en activité, mais j’avais besoin de vivre autre chose. Cette même année, l’encyclique du pape “Laudato si” nous interpellait sur la culture du déchet matériel et humain induit par notre système productif. »
Je voulais rester en activité, mais j’avais besoin de vivre autre chose.
— Philippe Gaillard, à la tête d'une brasserie artisanale
Ancien cadre dans un secteur mature, il a le sentiment que ses objectifs de productivité l’ont plus conduit à écarter des salariés qu’à en accueillir. Il a le déclic lors d’une session d’outplacement (ou conseil en reclassement professionnel) du cabinet Oasys intitulée « Créer une entreprise, pourquoi pas vous ». « Le projet est né à ce moment-là. Je me suis autorisé à devenir chef d’entreprise. » Avec quelques économies et ses indemnités chômage, il peaufine pendant un an son projet de brasserie écologique – les bouteilles sont consignées – et solidaire. Sa gamme comporte cinq bières, sans compter les saisonnières. Il a recruté un Syrien originaire d’Alep et un chômeur de longue durée et son entreprise est arrivée à l’équilibre en 2019. La contrainte environnementale de la consigne limite sa zone de chalandise, mais le confinement, même s’il a réduit le business, a enrichi ses liens de proximité. « Des clients ont poussé la porte en me disant que cela faisait un an qu’ils passaient devant sans s’arrêter faute de temps. »
Laura Fargues, 31 ans, Saint-Nazaire : d’animatrice culturelle à menuisière-agenceuse de bord
D. R. (Photo D.R.)
À 31 ans, Laura Fargues a déjà bien roulé sa bosse. Après une licence d’animation, une autre d’éducatrice sportive et un master de langues et cultures étrangères, elle a navigué de MJC en centres de loisirs, à Nantes, au Pérou, à Cholet, en Savoie, puis de nouveau à Nantes. Un dernier job frustrant de coordinatrice pédagogique et un hobby pour la menuiserie la convainquent de se réorienter vers une activité manuelle. Rupture conventionnelle.
À Pôle emploi, une affiche pour une formation de menuisier de bord attire son œil. En février 2020, elle est enrôlée dans ce programme, animé par Adecco et l’Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM), avec le statut de CDI intérimaire. La formation de deux mois dans un centre de l’UIMM est stimulante. Elle a « adoré la soudure ». Mais le Covid-19 est passé par là. En avril, Kaefer Wanner, l’entreprise de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) dans laquelle elle devait réaliser sa formation pratique, repousse son arrivée. Elle n’y travaille finalement qu’en septembre. Les contraintes sanitaires réduisent le nombre de personnes admises dans les étroites cabines à bord des navires. Et il n’est plus question d’embauche chez Kaefer Wanner. Rémunérée par Adecco, Laura n’a pas de nouvelle mission et ses démarches auprès d’industriels n’ont pour l’instant pas abouti. Aujourd’hui, l’énergique jeune femme est impatiente de mettre en œuvre ses premiers apprentissages. La reconversion est en marche, mais ce n’est pas un long fleuve tranquille.



