Entretien

«De grands projets industriels se tournent vers les Etats-Unis», constate Jean Rottner

Le président de la région Grand Est Jean Rottner (qui a annoncé quitter la vie publique le 21 décembre) a accordé un entretien à L'Usine Nouvelle sur le foncier et l'industrie. Il ne remet pas en cause le Zéro artificialisation, mais prône la concertation avec les élus et l'anticipation des besoins des industriels. Il alerte aussi sur des signaux de perte d'attractivité de l'Europe.

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« Le Grand Est est devenu la troisième région de France en matière d’investissements étrangers », constate Jean Rottner.

L'Usine Nouvelle - La contrainte foncière est-elle déjà un frein au développement économique ?

Jean Rottner - Il y a des peurs, des incompréhensions et un texte réglementaire, le Zéro artificialisation nette (ZAN), qui requiert beaucoup de pédagogie. C’est ensemble que l’on doit trouver des solutions pour accueillir les entreprises et penser l’aménagement du territoire dans une vision durable. Personne ne remet en cause la sobriété foncière, la désimperméabilisation, même si certains élus demandent un délai pour intégrer les objectifs de la loi climat dans leur schéma d’aménagement durable.

Les industriels sont souvent en avance et arbitrent sur leur occupation foncière. Ils compactent leurs usines, les transforment en green factory. Cela crée aussi de nouveaux besoins car ils se demandent où installer leur centrale de biomasse, comment s’équiper en panneaux photovoltaïques ou se raccorder à un réseau hydroélectrique. Nous utilisons souvent les chefs d’entreprise pour le ZAN afin de montrer aux élus que c’est possible. Ils témoignent de ce qu’on peut mettre en œuvre, et cet aller-retour entre collectivités et monde industriel doit se faire pour que la contrainte foncière ne soit pas un frein au développement économique.

De nombreux élus réclament un aménagement du Zéro artificialisation. Quels sont les problèmes concrets ?

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Aujourd’hui on ne sait toujours pas ce que sont une zone d’intérêt régional et une zone d’intérêt national. Un texte nous permettrait d’avancer sur des demandes d’investisseurs majeurs qui veulent se développer sur mon territoire. Ensuite, les grands projets nationaux, comme le canal Seine-Nord Europe, qui ont une emprise très importante, doivent être sortis des règles de calcul. Car l’inclure dans le local ampute tout le développement, c’est de la folie. Autre élément, si on crée un nouveau collège par exemple, toute son emprise foncière est prise en compte alors que seule sa surface immobilière artificialise le sol, pas son terrain de sport par exemple. Dans la nomenclature du ZAN, il y a des choses à repréciser.

Quel est le rôle de la région sur le foncier ?

La maîtrise du foncier est du ressort du bloc communal, mais la région peut accompagner dans l’ingénierie de projet, dans la création d’entités regroupant l’État, la région et les communes pour réhabiliter des friches. Dans le Grand Est, nous souhaitons mettre en place une Agence des transitions afin d’aider pour l’aménagement et jouer un rôle dans la compensation du foncier. Je considère qu’elle ne peut pas toujours se faire à l’échelle de la commune et du département. L’espace régional est plus adéquat. Ensuite, il ne faut pas pénaliser des communes vertueuses déjà engagées dans la sobriété foncière depuis des années. Et la ruralité ne doit pas toujours compenser pour le milieu urbain. Très souvent, les villes ont une réflexion et une ingénierie plus avancées, et une compensation plus facile que certains départements ruraux. Enfin, nous militons pour qu’il n’y ait pas une uniformité régionale en matière de ZAN. Répondre aux spécificités territoriales est le levier majeur pour réussir la réforme.

Qu’est-ce qui conditionne l’installation d’une entreprise industrielle sur un site ?

Sa localisation, la qualité du site, sa capacité à accueillir des énergies renouvelables et à répondre aux besoins en ressources humaines. Il faut les accompagner en réduisant les temps administratifs et en se faisant parfois aider par l’État en région. Et aussi comprendre le besoin, anticiper la croissance de l’activité, l’inscrire dans un écosystème productif, assurer une disponibilité de l’énergie. Je me retrouve avec des zones ayant une vocation économique qui n’ont pas une puissance électrique suffisante pour accueillir des entreprises majeures. Il faut aménager par anticipation pour permettre ensuite une implantation rapide. Il faut aussi réfléchir aux mobilités, aux transports collectifs.

Quel est le potentiel des friches ? Aujourd’hui, elles servent beaucoup pour le logement.

Elles peuvent servir pour du résidentiel mais pas seulement. Sur les bassins industriels que je préside, les friches sont des gisements de foncier importants. Il y en a d’autres que je mobilise : les terrains de grands industriels comme EDF ou la SNCF qui ont souvent de grands délaissés [terrains vagues sans usages spécifiques, ndlr]. Ils peuvent donner de l’oxygène aux élus sur le terrain.

Est-ce que les anciens territoires peuvent trouver une nouvelle jeunesse avec le Zéro artificialisation ?

J’y crois vraiment. Ils ont une culture territoriale qui accepte l’industrie et peut accueillir des activités qui se réinventent dans les transitions, le recyclage du plastique ou autres, et qui ont besoin de surfaces importantes de 50 à 80 hectares. Dix ans après la fermeture des hauts fourneaux, ArcelorMittal investit à Florange dans une nouvelle ligne d’acier galvanisé de pointe qui a conduit à 500 embauches avec 200 nouvelles prévues cette année. Le regard autonégatif de ces lieux devient une chance avec le ZAN. Mais il faut mettre tout le monde autour de la table : les élus, les industriels historiques et les nouveaux, les chambres consulaires et l’État. C’est la culture que nous développons dans le Grand Est avec un certain succès.

La suppression de la CVAE peut-elle freiner les collectivités locales dans leur appétence à accueillir de l’industrie ?

Les régions qui ont le plus poussé à baisser la CVAE (cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises) sont souvent les plus industrielles. Des présidents comme Xavier Bertrand, dans les Hauts-de-France, ou moi-même considérons qu’il est plus important de redonner du souffle à nos industries pour qu’elles réussissent dans la compétition internationale. Dans ma région frontalière, désormais la question des charges salariales ou de production n’en est plus une. Ce que l’on me demande c’est de l’énergie et des ressources humaines. Notre position géographique est une force. Nous sommes devenus la troisième région de France en matière d’investissements étrangers, après l’Ile-de-France et l’Auvergne-Rhône-Alpes qui a une longueur d’avance industrielle. Nous avons une culture de l’accueil, l’habitude de faire travailler tout le monde ensemble. Et aussi des grandes entreprises allemandes qui nous font confiance. Merck, qui se développe à Molsheim avec une embauche prévue de 800 personnes, va devenir le plus grand site européen de l’entreprise.

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