Dans les écoles d'ingénieurs, pas de formation à l'intelligence artificielle sans intelligence collective

Les écoles d’ingénieurs repensent leurs cursus pour former leurs étudiants à l'intelligence artificielle, un domaine qui s’immisce dans tous les secteurs professionnels. Et pour se positionner sur cette carte, elles multiplient les partenariats.

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L’Epita propose depuis sa création en 1984 une majeure IA, devenue au fil des ans "data science et intelligence artificielle".

"Dès 2016, devant la pénurie de data scientists, les formations académiques ont commencé à s’adapter en augmentant le nombre d’ingénieurs formés à l’intelligence artificielle", analyse Caroline Chavier, à la tête du cabinet de recrutement spécialisée dans le numérique The Allyance. Le terrain a été clairement balisé deux ans plus tard par le député de l’Essonne Cédric Villani avec son rapport sur l’intelligence artificielle, commandé par le Premier ministre.

La stratégie du célèbre mathématicien pour l’intelligence artificielle en France identifiait la formation comme un axe prioritaire. Plus concrètement, il proposait de multiplier par trois le nombre de personnes formées d’ici à trois ans, notamment en créant de nouvelles formations : programmes croisés, doubles cursus, doctorat, master...

Une orientation suivie par de nombreuses écoles d’ingénieurs. Celles qui labouraient le terrain depuis longtemps ont musclé leur offre et celles qui n’en avaient pas s’y sont mises. Depuis sa création en 1984, l’Epita propose une majeure IA, devenue au fil des ans "data science et intelligence artificielle". En écho au rapport de Cédric Villani, l’école spécialisée dans l’informatique a lancé en juin 2019 un master of science in Artificial intelligence systems. Il accueille des étudiants français et internationaux, anglophones et déjà titulaires d’un bac + 4. Son ambition : former les futurs data scientists, chefs de projet AI et machine learning engineers.

S’associer pour mieux former…

Du côté de l’École centrale de Lille (Nord), son directeur, Emmanuel Duflos, estime avoir détecté les premiers signaux dès 2012. Mais ce n’est qu’à la rentrée 2020 que l’école a inauguré son master en intelligence artificielle et data science, accessible aux étudiants de master 1. "L’intelligence artificielle est au cœur de nos réflexions, c’est un domaine transversal qui doit s’intégrer aux différents cursus", détaille Emmanuel Duflos.

Alors que l’IA irrigue notre quotidien, des plates-formes numériques aux chaînes de production, son enseignement académique relève d’une tâche herculéenne pour les établissements. Face à l’étendue des applications et aux enjeux éthiques et sociaux suscités par l’intelligence artificielle, les écoles s’associent pour plus de pertinence et de transversalité. Depuis 2018, l’École polytechnique propose un graduate degree en intelligence artificielle, dispensé avec deux autres écoles de l’Institut polytechnique de Paris : Télécom Paris et l’Ensta Paris.

… Entre écoles…

En septembre, c’est avec l’une des écoles de management les plus réputées, HEC Paris, que l’Institut polytechnique de Paris a annoncé le lancement de Hi ! Paris, un centre pluridisciplinaire dédié à l’intelligence artificielle et aux données. "La force de ce partenariat repose sur la complémentarité entre les deux institutions, considère le directeur scientifique de Hi ! Paris, Éric Moulines. HEC Paris nous apporte une ouverture sur certains domaines qui ne sont pas notre spécialité : l’éthique et le droit de l’IA ou son application dans le secteur de la finance."

Hi ! Paris, futur champion de l’IA ?

Le 15 septembre 2020, HEC Paris et l’Institut polytechnique de Paris ont annoncé la création de Hi ! Paris, un centre de recherche pluridisciplinaire dédié à l’IA et aux données. Son ambition ? "Créer un champion mondial, qui s’intéresse à toutes les implications de l’intelligence artificielle et des données pour la société", annonçait Peter Todd, alors directeur de HEC. Pour conquérir l’IA, Hi ! Paris compte sur la complémentarité des deux institutions : il devrait s’intéresser tant aux aspects mathématiques qu’à ses applications business ou les biais algorithmiques. Le coût de fonctionnement annuel est estimé à 50 millions d’euros. Une somme considérable, équivalente à 10 % du budget de chacun des établissements. Cinq entreprises mécènes soutiennent déjà le projet : L’Oréal, Kering, Total, Rexel et Capgemini.

Le discours est le même du côté des Arts et métiers. Référence pour l’enseignement du génie industriel et mécanique, l’école fondée en 1780 s’est liée à plusieurs de ces consœurs pour insuffler un vent d’intelligence artificielle dans ses formations. Elle s’est notamment rapprochée de Aivancity School. Fondée par l’ancien directeur général d’Emlyon business school, Tawhid Chtioui, cette école spécialisée de l’IA accueillera sa première promotion en septembre 2021. Pour Laurent Champaney, le directeur des Arts et métiers et vice-président de la Conférence des grandes écoles (CGE), l’enjeu de formation réside également dans le corps professoral. "Il faut que les enseignants comprennent les enjeux de l’IA. L’un des programmes de la CGE s’y emploie en assurant leur formation continue", indique-t-il.

… et avec les instituts de recherche et les industriels

L’État contribue également à faire bouger les lignes. Le plan national AI for humanity, lancé à la suite du rapport Villani, est doté d’un budget recherche de 300 millions d’euros. Il a permis la création des Instituts interdisciplinaires d’intelligence artificielle (3IA). Situés à Paris, Toulouse (Haute-Garonne), Grenoble (Isère) et Nice (Alpes-Maritimes), ceux-ci regroupent écoles, instituts de recherche et industriels et mènent des recherches en IA. "Nous travaillons sur quatre axes prioritaires : l’intelligence artificielle fondamentale, l’IA au service de la médecine computationnelle, la biologie computationnelle et l’IA bio-inspirée, et l’IA et les territoires intelligents et sécurisés", détaille Jean-Marc Gambaudo, le directeur de 3IA Sophia-Antipolis, où sont impliqués le CNRS, l’Inserm, les Mines Paris, Skema, Eurocom, Thales et Renault.

S'associer pour mieux rayonner

Pour les écoles, s’associer est aussi une façon de rayonner dans un domaine hyperconcurrentiel. École d’ingénieurs située à Brest (Finistère), l’Ensta Bretagne a compris cette nécessité de se démarquer pour exister. Cette singularité, elle la puise dans son histoire, celle d’une école sous tutelle du ministère des Armées, au fort accent maritime. "Nous collaborons avec d’autres écoles et avec les IUT de Brest, Lorient (Morbihan) et Vannes (Morbihan) sur l’IA dans le monde marin, notamment pour améliorer le pilotage de robots sous-marins", illustre Gilles Le Chenadec, enseignant-chercheur à l’Ensta, qui travaille sur le machine learning depuis près de dix ans.

En complément de cet aspect recherche sur l’IA en milieu maritime, l’école forme ses étudiants via ses voies de spécialisation "systèmes d’observation et intelligence artificielle" et "robotique autonome", qui complètent la formation généraliste des étudiants en deuxième et troisième années. Les élèves y sont sensibilisés à la conception et conduite de drones, systèmes sous-marins ou sonars. L’intelligence artificielle est partout, même au fond des océans. 

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