Le bâtiment en cours de construction domine déjà l’usine actuelle d’Igor S.p.a., où les camions citernes défilent pour décharger leur collecte de lait. A une cinquantaine de kilomètres de Milan, la capitale économique du nord de l’Italie, le fabricant de fromage Gorgonzola, qui pèse 280 millions d’euros de chiffre d’affaires, prévoit d’augmenter de 20% sa capacité de production. La hausse des droits de douane américains de 20% sur tous les produits européens ne fait pas les affaires de l’entreprise familiale.
«Nous vendons déjà partout dans le monde»
«Près de 50 % de notre production part à l’export et près de 5% de notre chiffre d’affaires est fait aux Etats-Unis. Cela va se traduire par des baisses de volume», s’inquiète Francesco Leonardi, le PDG de l’entreprise en faisant visiter son dernier atelier de production artisanale, inauguré en septembre.
Ces dernières années, l’entreprise a déjà perdu l’accès au marché russe. Depuis la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne – et le rétablissement des contrôles aux frontières et des droits de douane de parts et d’autres de la Manche – ses exportations vers les îles britanniques ont chuté de 20%.
«Tout le monde nous dit d’aller chercher de nouveaux marchés à l’export. Mais nous vendons déjà partout dans le monde. Si nous voulons remplacer les quantités que nous risquons de perdre aux Etats-Unis, nous allons devoir faire encore plus d’efforts de marketing et de communication, ce qui représente de nouveaux coûts», remarque l’industriel, également vice-président de l’association des producteurs laitiers italiens Assolatte.

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Et encore n’est-il pas le plus à plaindre, reconnaît-il. Le marché américain représentait près de la moitié des exportations des fabricants de Pecorino Romano, et près du quart de celles du Parmiggiano Reggiano.
Championne à l’export, l’industrie italienne est prise au dépourvu. En 2024, les exportations vers les Etats-Unis ont représenté 64,7 milliards d’euros pour l’Italie, près de 3 points de son PIB, un poids plus d'une fois et demi plus élevé qu'en France. La Présidente du conseil Giorgia Melioni doit se rendre le 17 avril à Washington pour tenter d’infléchir Donald Trump sur les droits de douane.
Négociations avec les clients outre-Atlantique
Dans son usine de Brescia, enserrée entre des immeubles d’habitation et un golf à deux pas du campanile blanc de l’église, Francesco Buffoli espère encore que les hausses annoncées ne seront que temporaires. «Les États-Unis ne pourront pas maintenir ces taxes bien longtemps, au risque de plonger dans une récession économique très grave», veut croire l’industriel qui, avec son frère, dirige l’usine familiale Buffoli transfer, spécialisée dans les machines-outils à haute performance.
En attendant, une de ces machines gris clair et bleues, longue d’une dizaine de mètres – capable de transformer en quelques secondes des barres de métal en composants pour installations hydrauliques – attend d’être réceptionnée par un client américain d’ici quelques jours. A l’autre bout de l’usine, les ouvriers viennent aussi d’achever l’assemblage d’une autre, elle aussi destinée au marché américain, où Buffoli transfer réalise près d’un quart de ses 40 millions d’euros de chiffre d’affaires.
«Nous devrons entamer des négociations avec nos clients. Si nous devons payer tous ces nouveaux droits de douane, qui n’étaient pas inclus dans les prix, nous préférons garder les machines et ne pas les exporter», s’emporte Francesco Buffoli, qui a une dizaine de machines encore à expédier de l’autre côté de l’Atlantique. Il compte sur le fait que ses clients auront du mal à se passer de la technologie italienne pour produire aux Etats-Unis, alors que le pays a une besoin urgent de moderniser ses usines. Sa force réside dans «la construction d’équipements hautement personnalisés et adaptés aux besoins des clients. C’est une caractéristique typique de l’industrie italienne», revendique le dirigeant.
Pour l’avenir, l’industriel a déjà commencé à se projeter sur d’autres marchés. Au-delà de l’Allemagne, qui montre quelques signaux de reprise, et de la France, la PME explore de nouvelles pistes au Maghreb et au Vietnam, où le groupe a commencé à s’implanter l’an dernier en partenariat avec plusieurs entreprises italiennes.
«Les constructeurs américains n'ont pas d'alternative»
«C’est une vue très simpliste de croire que les droits de douane vont créer de la croissance. Mais au final, cela va stimuler l’industrie européenne et soutenir la solidarité en Europe, de plein de manières différentes. L’Europe a bien réussi à se passer de gaz russe après la guerre en Ukraine. Nous allons devoir faire les choses différemment», analyse avec optimisme John Stokkes, le directeur général britannique du groupe Idra, dont l’usine est logée à la sortie de Brescia, avec vue sur les contreforts des Alpes. Le fabricant d’équipements de fonderie sous pression a connu son heure de gloire en 2020, lorsque les gigapresses qu’elle a été la première à produire ont été adoptées par Tesla pour fabriquer d’un seul tenant le châssis de son modèle Y.
«C’est devenu moins à la mode d’être associé à Elon Musk», s’amuse le dirigeant de cette PME de 125 salariés, rachetée en 2008 par un groupe chinois. Longues de douze mètres, deux gigapresses capables d’exercer une pression 9000 tonnes sont en cours d’assemblage dans l’usine, avant d’être expédiées en Europe. L’entreprise, qui a déjà construit 28 de ces monstres d’acier, peine encore à évaluer les conséquences des droits de douane. A priori, elle ne craint pas les effets directs de la hausse massive annoncée par Donald Trump. « Nous n’avons aucun concurrent américain. Les constructeurs automobiles américains n’ont pas d’alternative, ils devront répercuter les droits de douane sur le consommateur final», rappelle l’industriel, alors que les autres fabricants sont suisses, allemands ou italiens.
Mais l’incertitude créée par le choc inquiète Idra group. D’énormes plateaux d’acier déjà usinés, numérotés selon leur poids, s’entreposent dans un coin de l’usine. A cause de la crise du secteur automobile, les commandes ont déjà chuté de près de 40% l'an dernier. Les mesures douanières risquent de freiner la demande finale de véhicules et de peser encore un peu plus sur les investissements du secteur. «Heureusement, nous sommes flexibles, nous avons pu amortir le choc pour l’instant», anticipe Mario Moioli, le responsable client d’Idra. Il n’espère pas de rebond avant 2026.



