Confrontées aux difficultés de recrutement, des entreprises s'intéressent aux compétences des réfugiés ukrainiens

Selon le ministère de l’Intérieur, 40 000 Ukrainiens sont entrés en France entre le 24 février et le 5 avril. Passés les premiers jours, ils cherchent à retrouver normalité et autonomie en travaillant. Des entreprises en mal de recrues leur proposent des emplois.

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Bus Transdev
En mars, Transdev a annoncé qu'il formerait 1000 réfugiés ukrainiens à la conduite et à la mécanique.

« On a vraiment besoin de l’aide de tout le monde, dont celle du monde de l’entreprise. » Depuis la création de son entreprise en 2012, Olivier Desurmont, président de Cooptalis, un cabinet lillois de recrutement international, met son expérience de l’accueil des expatriés au service des personnes réfugiées. Son entreprise à mission est d’ailleurs un des acteurs du Plan d’investissement dans les compétences (PIC) au titre de l’insertion des réfugiés.

Un engagement personnel et professionnel qu’Olivier Desurmont a naturellement mobilisé lors du déclenchement de la guerre en Ukraine. D’autant que sa femme est russe et que le couple a de nombreux amis ukrainiens. « Dimanche après-midi, j’ai emmené des enfants ukrainiens au zoo avec les miens ! » raconte le chef d’entreprise, qui accueille chez lui une famille, dont la maman d’un bébé de deux mois. Depuis le début du conflit, Cooptalis, en lien avec les associations et les collectivités locales, a accompagné plus de 400 Ukrainiens.

90% des « déplacés » ukrainiens – ils n’ont pas juridiquement le statut de réfugiés, mais bénéficient d’une protection temporaire – sont des femmes et enfants. Il faut d’abord leur trouver un hébergement, régler les problèmes administratifs, inscrire les enfants à l’école. Mais ensuite, beaucoup veulent travailler, pour retrouver de l’autonomie. « Une professeur d’université, qui ne parle ni français ni anglais, est d’accord de faire des ménages, pour démarrer, raconte Olivier Desurmont. Les gens sont très courageux. »

Une opportunité face au manque de main-d'oeuvre

Apport positif de la médiatisation : beaucoup de chefs d’entreprise locaux se manifestent auprès de Cooptalis, prêts à recruter une ou deux personnes. Un restaurateur a pris une serveuse, quatre infirmières ont été recrutées à ce poste, un menuisier qui faisait des plafonds… va faire des plafonds. Deux femmes démarrent un boulot dans la logistique. Cooptalis a de son côté recruté deux informaticiennes en CDI.

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« A un moment où les entreprises souffrent d’une pénurie de main-d’œuvre, l’arrivée de ces personnes compétentes représente une opportunité pour elles », souligne le patron de Cooptalis. Qui se réjouit que l’afflux d’offres d’emploi bénéficie aussi aux autres réfugiés qu’il accompagne. Une grande chaîne d’hôtels, qui présente 160 offres d’emploi, s’est dite prête à en proposer à des réfugiés, quel que soit leur pays d’origine.

Autre entreprise à mission, la start-up EachOne met en relation des grandes entreprises qui veulent s’engager, ou sont intéressées par des profils différents ou rencontrent des difficultés de recrutement, avec des réfugiés identifiés et formés par elle. Depuis sa création en 2015, elle a permis à 2 000 réfugiés de trouver un emploi en France. « Puisqu’il y a une prise de conscience avec les Ukrainiens, on va accélérer, explique son dirigeant Théo Scubla. Il faut construire des solutions durables. Une vingtaine de grands groupes sont prêts à se lancer dans une coalition, pour fournir 10 000 emplois en deux ans aux personnes venues d’Ukraine et d’ailleurs, parce qu’on ne va pas faire de hiérarchie. Ils sont prêts à recruter dans l’industrie pharmaceutique, la grande distribution, la logistique… »

Se former au français

Depuis le début de la crise, plus de 300 Ukrainiens se sont déclarés candidats aux formations (400 heures, en softskills) proposées par EachOne. « Les entreprises ont des besoins immédiats, mais les personnes déplacées ont besoin d’un temps de stabilisation et de se familiariser avec la langue » poursuit Théo Scubla. Chez Transdev aussi, « on se met en ordre de marche », indique un porte-parole, pour mettre en œuvre la formation de 1 000 réfugiés ukrainiens au métier de conducteur de bus, métier pénurique. Le groupe doit d’abord les former, y compris au français, en s’inspirant d’une expérience réussie, en Suède, d’accueil de réfugiés syriens.

La Fédération des entreprises d’insertion a de son côté interrogé son réseau de 1 500 adhérents, qui à coup de 2 ou 3 ou 10 recrutements, se montre prêt à faire travailler 10 000 déplacés ukrainiens, partout en France, d’ici à l’été. « Contrairement aux autres migrants, les Ukrainiens peuvent être embauchés immédiatement, mais il a fallu que l’administration reconnaisse qu’ils étaient éligibles à nos parcours d’insertion, réservés à des profils bien définis », explique Olivier Dupuis, son secrétaire général, qui se bat pour que tous les migrants bénéficient de cette possibilité.

Autre obstacle : les entreprises d’insertion proposent des postes peu qualifiés et plutôt masculins, dans le tri de déchets, la logistique, la propreté, l’entretien des espaces verts. Or, les personnes arrivées d’Ukraine sont plutôt des femmes, et qualifiées. « Un public inhabituel pour nous, commente Olivier Dupuis. Mais nous avons parmi nos adhérents des sociétés d’intérim d’insertion, qui ont des clients très variés. Une jeune femme parlant l’anglais pourra trouver un poste d’accueil international dans une société. » Aucune concrétisation d’embauche pour le moment, mais plusieurs dizaines de contacts ont été noués.

Mise en relation

Mi-mars, la société d’intérim Adecco a lancé une plateforme internationale pour mettre en relation entreprises recruteuses et déplacés ukrainiens à la recherche d’un emploi. « En Pologne et Roumanie, nous avons 1 500 à 1 600 salariés d’origine ukrainienne, qui parlent russe ou ukrainien et rappellent par téléphone les réfugiés inscrits sur la plateforme, pour affiner leur candidature, explique Jean-François Connan, directeur général Impact social et environnemental chez Adecco France. Parallèlement, nous proposons aux entreprises d’inscrire leurs offres d’emploi, dont nous vérifions le sérieux. Ce n’est pas une prestation commerciale d’Adecco, juste une mise en relation. »

2 500 réfugiés ukrainiens se sont déjà inscrits, dont 17% sont en France, 15% en Pologne, 11% en Suisse. 1 000 entreprises se sont manifestées, dont 150 en France. Un peu moins d’une cinquantaine de personnes a trouvé un emploi par cette plateforme depuis son lancement. Adecco est en train de se rapprocher de la plateforme mise en place par le ministère du Travail sur le site « Les entreprises s’engagent ». L’action d’Adecco en faveur des réfugiés ne date pas de mars. Adecco Inclusion propose des formations et emplois aux réfugiés, dans le cadre du Plan d’investissement dans les compétences. Pour Adecco comme pour les autres recruteurs, la mobilisation actuelle doit bénéficier à tous les réfugiés. « On ne choisit pas une guerre, on est d’accord ? » rappellent les services d’Adecco aux entreprises qui sollicitent la plateforme.

Attentifs aux collaborateurs restés en Ukraine

Au Quessoy, dans les Côtes d’Amor, Séverine Dudot, la patronne de Soka, une entreprise minière de 80 salariés français qui exploite du kaolin, s’est battue pour mettre à l’abri les familles de ses salariés ukrainiens – Soka exploite deux carrières de kaolin à 200 kilomètres au sud de Kiev. 60 femmes, enfants, personnes âgées, sont arrivés en bus le 10 mars, accueillis par les habitants et la municipalité dans un vaste mouvement de solidarité. La chef d’entreprise a organisé un job dating mobilisant les entreprises du bassin sud de Saint-Brieuc. Les besoins sont importants dans l’agroalimentaire, l’hôtellerie-restauration, et les services à la personne. La dirigeante continue à verser le salaire de ses salariés restés en Ukraine, dont certains sont partis se battre.

Même cas de figure chez Capgemini. L’Ukraine est connue pour le très bon niveau de ses informaticiens et informaticiennes, Capgemini employait avant la guerre 1 500 Ukrainiens installés à Kiev, Odessa, Lviv. Le géant du consulting échange chaque jour avec eux. « Nous sommes sans nouvelles de deux d’entre eux », s'inquiète William Rozé, directeur de Capgemini Engineering. Capgemini s’était préparé depuis la fin de 2021 à des évacuations de ses collaborateurs et de leur famille. En fonction de la localisation des combats, ils ont été déplacés vers l’ouest du pays ou en Pologne et Roumanie. « Nos collaborateurs dans ces pays se sont mobilisés pour accueillir les familles de leurs collègues ukrainiens, poursuit William Rozé. Mais certains sont restés dans des zones instables, et nous sommes inquiets pour eux. A ceux qui nous ont posé la question, nous avons promis que quoi qu'il arrive, ils retrouveraient leur travail après la guerre.»

Ceux qui le souhaitent continuent à travailler, les réseaux internet fonctionnant dans l’ouest du pays. Juste avant le déclenchement de la guerre, les salaires ont été versés en avance, et Capgemini a trouvé des accords avec de nouvelles banques pour être sûr que ses collaborateurs soient payés. En Pologne, le groupe a simplifié ses processus de recrutement pour pouvoir embaucher des Ukrainiens, et s’apprête à faire de même en Roumanie. « Je suis très impressionné par l’état d’esprit de nos collaborateurs, conclut William Rozé. Face à cette situation hors du commun, ils sont très courageux et résilients. »

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