D’abord Bill Gates, maintenant Elon Musk. Jeudi 21 janvier dans la nuit, le fondateur de Tesla a dévoilé son intérêt pour la capture de carbone. Fidèle à son habitude, l’entrepreneur star est passé par le réseau social Twitter, promettant d’offrir la bagatelle de 100 millions de dollars pour “la meilleure technologie de capture du carbone”. Une annonce qui arrive dans la foulée de celle, le 19 janvier, d’un nouveau tour de table à hauteur de 1 milliard de dollars par le fonds mené par le fondateur de Microsoft, Breakthrough Energy Ventures, afin de financer différentes start-up dans les technologies vertes, parmi lesquelles la capture directe de carbone dans l’air ambiant (ou DAC, selon l’acronyme anglais consacré).
Un éventail de technos
Aucun hasard si Breakthrough Energy Ventures (BEV) s’intéresse au captage de carbone. Fondé en 2016 autour de Bill Gates, le fonds rassemble de nombreux acteurs de la tech (parmi lesquels Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, et Jack Ma, le fondateur d’Alibaba. Il avait consacré son premier milliard d’euros à financer 45 start-up de la transition climatique, travaillant par exemple sur les batteries électriques ou l’approvisionnement en lithium. Cinq ans après, BEV réitère et parie sur les technologies jugées les plus porteuses du moment. Parmi lesquelles le captage direct de carbone.
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Pour retirer de l’atmosphère le dioxyde de carbone émis par l’utilisation de combustibles fossiles, le captage direct n’est qu’une des solutions. L’augmentation des capacités des puits naturels de carbone (forêts, végétaux, océans), ou encore la minéralisation du CO2, sont autant de moyens naturels à disposition. Mais les atouts des solutions industrielles, comme le DAC ou le captage directement dans les fumées des usines, en font des briques utiles pour la transition vers le zéro-carbone… et attirent les investisseurs. “Planter des arbres est bénéfique pour le climat et la biodiversité, argumente par exemple Benjamin Tincq, un entrepreneur qui a longtemps dirigé l’agence d’étude Good Tech Lab et qui connaît bien l’écosystème des technologies climat. Mais il n'y aura pas assez de surface pour stocker le volume de carbone nécessaire avec uniquement des solutions naturelles.” Alors que les méthodes industrielles sont plus économes en espace et moins sensibles aux aléas climatiques.
Vague d’investissements
Sans compter les nombreuses levées de fonds récentes par des start-up du domaine, plusieurs firmes établies se sont tournées vers le captage du carbone avant Elon Musk. En janvier 2020 déjà, le géant du numérique Microsoft annonçait investir un milliard de dollars dans les technologies de captage (via son fonds d’innovation pour le climat) afin de pouvoir compenser ses émissions carbone et celles de sa chaîne d’approvisionnement dès 2030. La pépite de paiement en ligne Stripe et la plateforme de e-commerce Shopify ont quant à eux mis en place des budgets importants - au moins un million de dollars par an - dédiés à l’achat d’émissions négatives afin de verdir leurs activités tout en finançant le développement des technos de captage. Pour les investisseurs, capter du CO2 permet d'améliorer son empreinte carbone, mais aussi de repenser son modèle. Elon Musk, par exemple, pourrait souhaiter faire d'une pierre deux coups et utiliser le CO2 capté pour fabriquer du carburant synthétique (au bilan carbone neutre) pour approvisionner ses fusées, explique le média Bloomberg, en citant d'anciennes déclarations du patron de Tesla.
Une vague d’investissements qui peut lancer le marché, mais dont les promesses peuvent aussi servir de paravent “vert” aux activités polluantes, alerte cependant un article du New York Times. Le risque étant de détourner les industriels des changements structuraux et des remises en cause de leurs modèles qui seront nécessaires pour rester dans les clous climatiques, alors que les technologies ne sont pas toujours matures et que leur passage à l'échelle n'est pas acté.
Un (gros) marché en vue
Reste qu’au-delà du greenwashing, le captage de carbone est aussi perçu comme un outil idoine pour s’attaquer aux émissions les plus dures à abattre – comme celles de l’industrie lourde – dans un monde où le net zéro carbone sera la nouvelle norme. Investir permet donc de se positionner sur un marché émergent dont beaucoup prédisent l’explosion. “Le captage, c'est de la deeptech [technologie de rupture], soit le produit d'années de R&D, explique Benjamin Tincq. Après la phase des subventions publiques, les technos commencent maintenant à passer à l’échelle. L’enjeu est aujourd'hui d’accélérer la courbe d’apprentissage : le déploiement pour faire baisser les coûts du captage.” Pour les défenseurs de la techno, l’industrialisation de la production des batteries lithium-ion ou du solaire photovoltaïque, dont les coûts ont fortemment baissés, sont autant d’exemples du potentiel de progression.
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Une course dans laquelle l’Union européenne manque d’initiative, juge l’entrepreneur, qui déplore le “peu de financements publics dédiés au captage de carbone”. Si les jeunes pousses du domaine sont éligibles aux financements généralistes de la recherche et de l’innovation, “il n’y a pas de stratégie spécifique en Europe alors que les Etats-Unis, le Canada ou encore l’Angleterre investissent déjà beaucoup", appuie-t-il. Alors que le captage de carbone reste encore relativement invisible dans le débat public, la sortie d'Elon Musk pourrait changer la donne.



