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[Bilan 2020] Malgré la crise, le tissu industriel français résiste encore

Selon notre bilan exclusif, la France, pour la première fois depuis quatre ans, a perdu plus d’usines qu’elle n’en a gagné.

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Le verrier américain Owens-Illinois a injecté 60 millions d’euros pour augmenter sa production à Gironcourt-sur-Vraine (Vosges).

Bardée de capteurs et enserrée derrière une grille, la nouvelle ligne robotisée de traitement de surface doit entrer en production ces jours-ci. Pour Senior Aerospace Calorstat, une PME qui fabrique des pièces pour les moteurs d’avions et pour la fusée Ariane à Dourdan (Essonne), l’investissement de 2 millions d’euros avait été engagé il y a deux ans. Autant dire à une autre époque, au regard de la crise qui secoue le secteur aéronautique depuis le printemps. «Nous voulons absolument maintenir nos investissements», assure Xavier Brengues, le directeur général de l’entreprise, dont l’activité a plongé de 30 %. Dans les prochains mois, la PME a prévu d’investir 1,5 million d’euros, dont un tiers financé par le programme gouvernemental France Relance, pour relocaliser sur le site une ligne implantée jusqu’ici aux Pays-Bas.

La crise sanitaire a chahuté le tissu productif français. En quelques semaines, les entreprises ont dû réajuster leurs modes de production, jongler avec des chaînes d’approvisionnement soudain fragiles, chercher de toute urgence à se diversifier pour celles trop exposées à des secteurs touchés de plein fouet par le Covid-19.

Comme chaque année, la rédaction de "L’Usine Nouvelle" s’est attelée à dresser l’état de santé du tissu productif français. Avec l’aide de nos vingt-cinq correspondants en région, nous documentons chaque jour les évolutions des sites industriels sur tout le territoire. Pour ce bilan, nous avons compilé, d’un côté, les annonces de fermeture et placement en procédure judiciaire publiées sur notre site usinenouvelle.com depuis le 1er janvier 2020, et, de l’autre, les inaugurations de capacités de production nouvelles, de centres de recherche ou de logistique. Et ce, que ce soient de nouvelles usines stricto sensu, des extensions de bâtiments existants ou la modernisation d’équipements qui permettent d’augmenter les cadences de fabrication.

Le résultat ? Alors que depuis notre premier bilan publié fin 2017, les nouvelles capacités de production surpassaient le nombre de fermetures de sites dans l’Hexagone, cette année, pour la première fois, c’est l’inverse. Pas de beaucoup. Entre le 1er janvier et le 7 décembre, nous avons recensé 59 annonces ou menaces de fermeture de sites industriels. Beaucoup reflètent des difficultés préexistantes que la crise du Covid-19 n’a fait qu’accélérer.

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Le groupe japonais Bridgestone invoque la concurrence des pneumatiques low cost en provenance d’Asie pour justifier la fermeture prévue l’an prochain de son usine de Béthune (Pas-de-Calais). En cela, il emboîte le pas à Michelin, qui avait annoncé l’an passé l’arrêt de la production de son site de La Roche-sur-Yon (Vendée), devenue effective ces dernières semaines.

La bataille pour la compétitivité reste rude pour les usines françaises. Le groupe chinois d’électroménager Haier fabriquera désormais ses fours Rosières en Roumanie, après la fermeture de son usine de Lunery (Cher) qu’il avait racheté en 2019. Il ne conservera sur le site qu’une plate-forme logistique. Dans la commune voisine de Saint-Florent-sur-Cher, c’est la production de luminaires de rues de Comatelec qui va elle aussi être délocalisée, en Espagne cette fois, faute de compétitivité du site français.

La crise du Covid-19 a aussi fait ses premières victimes. Dans l’aéronautique, les fermetures de l’usine SimAir de Colomiers (Haute-Garonne) et du site de Spherea à Élancourt (Yvelines) répondent à la nécessaire réorganisation pour affronter une baisse de charge sans précédent.

Des investissements lancés avant le Covid-19

La crise n’a pas mis pour autant à l’arrêt les augmentations de capacités de production sur le territoire. Malgré les contraintes liées aux confinements successifs et les fortes incertitudes sur les perspectives d’activité, nous en avons recensé 49 depuis janvier. Parmi celles-ci, 25 concernent des créations de nouvelles usines. En parallèle, notre bilan dénombre aussi 7 modernisations significatives d’équipements de production et 17 extensions de capacité de lignes de production déjà existantes.

Une bonne partie des décisions d’investissement ont été lancées avant le printemps. C’est le cas de Senior Aerospace Calorstat, mais aussi du fabricant d’enduits Toupret qui a inauguré sa troisième usine française à Tigery (Essonne), en janvier. Le verrier américain Owens-Illinois a, lui, injecté 60 millions d’euros pour se doter d’un nouveau four, en fonctionnement depuis janvier aussi, qui augmente ses capacités de production à Gironcourt-sur-Vraine (Vosges). En Indre-et-Loire, SKF a, de son côté, doté son usine de Saint-Cyr-sur-Loire d’un nouveau centre de maintenance pour ses roulements destinés aux engins miniers. Quelques projets sont une réponse directe aux besoins générés par la pandémie de Covid-19, avec l’implantation, entre autres, d’une usine de masques chirurgicaux par le groupe allemand Dräger à Obernai (Bas-Rhin), et une autre par Eurasia, au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis).

Forte mobilisation en faveur de l’industrie

Comment résistera le tissu productif au cours des prochains mois ? Grâce à l’afflux de liquidité et aux mesures d’urgence, les défaillances ont paradoxalement atteint un point bas cette année. Mais certains secteurs, en particulier l’aéronautique, n’échapperont pas à de nouvelles réductions de capacités courant 2021. Sur un an, l’industrie, tous secteurs confondus, a détruit 43 800 emplois salariés au troisième trimestre, annulant toutes les créations d’emplois enregistrées dans et autour des usines depuis 2017. Un scénario du pire pour le tissu industriel loin d’être certain.

Au-delà des discours sur la nécessité de relocaliser une partie de la production, les dispositifs du plan de relance pour soutenir l’investissement des entreprises ont fait le plein depuis cet été. «Quelque 20 % des entreprises industrielles ont déposé des dossiers», pointe la ministre déléguée chargée de l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher, qui a obtenu une rallonge budgétaire de 250 millions d’euros alors que l’enveloppe de 550 millions d’euros prévus pour 2020 était entièrement engagée fin novembre. Des projets qui vont pour la plupart se concrétiser l’an prochain. «Les dirigeants ont eu le temps de se poser pendant le confinement. Et la forte mobilisation en faveur de l’industrie, de France Relance, mais aussi de la Banque des territoires et des plans de relance régionaux, les a incités à profiter de l’effet d’aubaine», pointe Guillaume Gady, le cofondateur d’Ancoris, un cabinet spécialisé dans l’implantation d’entreprises, qui enregistre une explosion des requêtes sur son site internet pour des bâtiments et terrains industriels depuis l’été, et une hausse de 26 % des projets industriels depuis le début de l’année par rapport à 2019. L’assouplissement des règles européennes permet aux États membres, jusqu’à la mi-2021, d’offrir des subventions allant jusqu’à 800 000 euros. «Nous avons enregistré une recrudescence de dossiers industriels», abonde Franck Becker, le directeur délégué de l’Adira, l’agence de développement d’Alsace, qui doit notamment accueillir une nouvelle usine de tartes flambées en 2021, implantée par un groupe allemand.

«La France était déjà dans une situation favorable avant la crise en matière d’attractivité, reconnaît Isabelle Monvoisin, la cofondatrice d’Ancoris. Les sociétés qui investissent en ce moment sont celles qui se portent le mieux, avec des projets de plus grande ampleur en termes d’emplois que précédemment.»

Dans la santé, Sanofi vient ainsi de lancer 610 millions d’euros d’investissements pour créer deux nouveaux sites en France, l’un consacré à R & D, l’autre à la production de vaccins. Dans l’agroalimentaire, la Laiterie de Saint-Denis-de-l’Hôtel va engager 300 millions d’euros d’ici à 2024 pour deux nouveaux sites de production de jus de fruits et de stockage de crudités. Tout l’enjeu est de s’assurer que cette vague ne retombe pas une fois passé l’effet d’aubaine.

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