Le coup de semonce est venu de BASF. Sur son site historique de Ludwigshafen (Rhénanie-Palatinat), où il est installé depuis 158 ans, le chimiste va fermer plusieurs unités, dont l’une dédiée à l’ammoniac, devenu plus rentable à importer qu’à produire en Allemagne. Une décision que le patron de BASF, Martin Brudermüller, a justifiée par l’explosion des coûts de l’énergie : pour le seul site de Ludwigshafen, les surcoûts pour le gaz naturel se sont élevés à 1,4 milliard d’euros sur 2022.
Si l’impact de cette annonce est encore limité – 700 emplois sur les 39 000 du site –, il en dit long sur les menaces qui pèsent sur l’économie allemande depuis le début de la guerre en Ukraine.
«Les pénuries de gaz naturel, tant redoutées cet hiver, ne se sont pas produites, grâce à un hiver doux et à la conjoncture économique mondiale, souligne Clemens Fuest, le président de l’Institut de recherche économique à Munich. Mais avoir basculé du gaz russe délivré par pipeline au gaz naturel liquéfié entraîne des hausses de prix durables qui touchent d’abord l’industrie manufacturière, notamment chimique et métallurgique, très énergivore».
À cela s’ajoute le plan américain de 370 milliards de dollars de subventions et crédits d’impôts dans le domaine des véhicules électriques et des énergies renouvelables, l’Inflation reduction act (IRA), qui vient capter la localisation d’une partie des investissements des sociétés allemandes. Ces derniers mois, la liste n’a cessé de s’allonger. Le constructeur automobile Volkswagen pourrait ainsi bénéficier de subsides de 1,29 milliard de dollars et d’un crédit d’impôt pouvant atteindre 180 millions de dollars pour la construction d’une usine de voitures électriques Scout en Caroline du Sud. Le chimiste et façonnier pharmaceutique Evonik, installé à Essen (Rhénanie-du-Nord – Westphalie), devrait, quant à lui, faire financer aux deux-tiers sa nouvelle usine de lipides à Lafayette, dans l’Indiana.
Le fabricant de métaux et recycleur Aurubis fait, lui aussi, partie des candidats à l’aventure américaine. Avec une différence : la décision d’implantation d’une usine de recyclage à Richmond, en Géorgie, est intervenue avant l’IRA et ne bénéficiera pas d’aides directes. «Les Américains prennent de plus en plus conscience de leur empreinte environnementale et le marché du recyclage du cuivre et des métaux complexes est en hausse de 5 % par an», rapporte Roland Harings, son PDG. Pour autant, le plan massif du président Joe Biden lui sera bénéfique. «Il règne aux États-Unis un grand dynamisme et l’IRA attire de très nombreux projets, poursuit le PDG. Or, qui dit nouvelles infrastructures dit un nombre croissant de métaux à recycler». C’est pourquoi le groupe hambourgeois a décidé, en décembre dernier, de doubler la capacité de son futur site de Richmond, pour passer de 90 à 180 000 tonnes de retraitement de métaux à base de cuivre par an. À l’instar d’Aurubis, selon un sondage publié par la Chambre de commerce allemande (AHK), 17 % des entreprises allemandes présentes aux États-Unis citent l’IRA comme une raison d’y intensifier leurs investissements.
Réorienter la main-d’œuvre
Alors, faut-il craindre une désindustrialisation en Allemagne ? La question divise. Si la Fédération des industries chimiques (VCI) a récemment évoqué «une situation catastrophique», les économistes préfèrent y voir le signe d’une évolution sectorielle. Avant même la crise du gaz, les prix de l’électricité outre-Rhin étaient déjà élevés. «Les entreprises énergo-intensives investissent nettement moins en Allemagne depuis 2010, explique Hubertus Bardt, le président de l’Institut économique de Cologne. Pour un grand nombre d’entre elles, il ne s’agit plus que de maintenir les unités existantes». De plus, selon Clemens Fuest, il ne faut pas non plus éluder le fait que le catastrophisme autour de l’IRA participe à une course aux subventions. Pour son projet d’usine de semi-conducteurs à Magdebourg (Saxe-Anhal), Intel réclame aujourd’hui un soutien de 10 milliards d’euros, bien supérieur aux 6,8 milliards d’euros déjà concédés. «Cela représente un million d’euros par emploi créé, chiffre l’économiste. Est-il judicieux, pour le gouvernement, de se livrer à une telle surenchère, juste pour une usine» ?
Enfin, compte tenu des pénuries de main-d’œuvre qualifiée et du vieillissement de la population, la question n’est pas tant de redouter des destructions d’emplois, mais surtout d’orienter cette main-d’œuvre vers les secteurs d’avenir, comme le numérique, la transition écologique, l’électromobilité. Car de nombreux économistes en sont persuadés : la crise actuelle est un signal d’alarme qui appelle des réformes. «Ce n’est pas le manque de subventions qui crée de la désindustrialisation», martèle Marcel Fratzscher, le président de l’Institut allemand pour la recherche économique. Sur la période 2021-2027, l’Union européenne a ainsi autorisé l’Allemagne à verser 356 milliards d’euros de subventions publiques dans les domaines de l’environnement et la protection du climat. «Ce qui manque, ce sont les conditions nécessaires pour pérenniser l'innovation et la compétitivité. Cela demande une excellente recherche publique, du personnel qualifié, beaucoup moins de bureaucratie…»
Un constat partagé par Aurubis. «En dépit de nos investissements aux États-Unis, nous n’avons pas l’intention de nous détourner de l’Allemagne, assure Roland Harings. Nos métaux, comme le cuivre, sont indispensables à l’électromobilité et à la transition énergétique. Si nous réduisons notre production en Europe, les entreprises devront s’approvisionner ailleurs. Ce n’est pas ce que nous voulons. Mais l’Allemagne et l’Europe doivent ouvrir les yeux. Pour une production durable en Europe, il faut un cadre politique stable et un approvisionnement énergétique à des prix compétitifs. Les États-Unis offrent des incitations attractives, l’Allemagne et l’Europe choisissent souvent la voie des interdictions et de la réglementation. Nous demandons plus de liberté d’entreprise et plus de soutien à l’industrie.» La balle est dans le camp de l’Allemagne et de la Commission européenne.
Cibler la riposte européenne
« L’objectif du Net zero industry act est de produire 40 % des biens nécessaires à la décarbonation dans l’Union européenne, au lieu de les importer, notamment de Chine, détaille Clemens Fuest, le président de l’Institut de recherche économique à Munich. Mais le comment n’est pas encore clair ». Dans sa réponse à l’IRA, la Commission européenne ne prévoit pas de subsides supplémentaires, mais veut que les États membres instaurent des guichets uniques pour simplifier les procédures et accélérer les projets industriels dans le solaire, l’éolien ou les électrolyseurs. Toutefois, l’économiste déconseille de se livrer à une course aux subventions pour les technologies existantes, comme les batteries ou les cellules solaires. « Il faudrait d’abord identifier les besoins clés des chaînes d’approvisionnements tant sur les matières premières que sur les produits d’importance stratégique, et ensuite, décider d’aides très ciblées en favorisant les technologies innovantes. » Le tout en veillant à demeurer le moins bureaucratique possible.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3718 - Mai 2023



