L’illusion est quasi parfaite. Que cela soit par son aspect visuel ou le touché, le sac en peau de lapin présenté par Haïkel Balti, co-fondateur et directeur général de Faircraft, ressemble, à s’y méprendre, à de nombreux modèles de maroquinerie déjà vus. A une différence près : aucune bête n'a été dépecée pour fournir ce cuir. Celui-ci est issu d'une culture en laboratoire, à partir de cellules souches. «Nous cultivons du cuir in vitro», résume cet ingénieur des Arts et Métiers, passé par le Georgia Institute of Technology aux Etats-Unis.
Fabriquée à Paris dans une ancienne usine de papier à cigarette qui abrite plusieurs entreprises de biotech, la matière combine une dimension éthique – elle ne génère pas de souffrance animale – à une autre, environnementale : un impact carbone dix fois inférieur à celui d’un cuir usuel. Elle se travaille, en outre, comme toutes les peaux traditionnelles.
«Notre 'cuir' est transformésur les mêmes machines et nécessite des savoir-faire identiques», précise Haïkel Balti. Un atout par rapport aux matières végétales ou encore vegan qui émergent ces dernières années. «Notre cuir répond à la demande de l’industrie du luxe, aux grandes maisons qui commercialisent des articles de maroquinerie et peinent à s’approvisionner en cuir qualitatif», assure le gadzart. Le matériau est aussi présenté comme un argument pour séduire la Gen Z, ces consommateurs présentés comme plus soucieux des valeurs éthiques et moins attachés aux marques.
Peaux in vitro
Fondée en 2021 dans le sillage des premières viandes cultivées en laboratoire, la start-up mêle les expertises de ses fondateurs : l’ingénierie et le développement industriel pour Haïkel Balti ; la recherche fondamentale, dans le domaine de la mécanobiologie notamment, pour César Valencia Gallardo. «On a profité des avancées technologiques liées à l’apparition des viandes synthétiques», indique le spécialiste en génie mécanique et des matériaux.
«On reproduit le principe de cicatrisation», poursuit-il, détaillant : «Tout commence par une biopsie de peau du mammifère. Nous récupérons les cellules que nous démultiplions dans des bioréacteurs avec des milieux de cultures, un liquide riche en nutriments. Il en résulte comme des graines que nous semons sur un support qui, au bout de quelques jours, commence à produire des fils de collagène et d’élastine.»
La peau peut ensuite, au choix, être tannée comme n’importe quel cuir ou utilisée telle quelle. Si l’entreprise travaille déjà à répliquer des peaux de bœuf, de vache, de veau et d’agneau, la technologie de rupture ne s’arrête pas là. La solution permet de produire sur mesure, en taille et en épaisseur, et de jouer sur la quantité de collagène. «On paramètre la matière pour la rendre plus respirable, allégée, sans perte de performances mécaniques mais aussi plus souple…», indique Haïkel Balti.
Faircraft Analyse au microscope de la morphologie des cellules, l'un des paramètres clés vérifiés en amont de leur culture en bioréacteur. Credit: Faircraft.
Démonstrateur industriel
Experts biologistes, en biomatériaux, mais aussi ingénieurs en robotique, en conception de système… les 24 salariés, de huit nationalités, préparent le passage à l’échelle industrielle de la start-up. «On entre en phase d’optimisation du procédé de fabrication», précise Haïkel Balti. Envisagée d’ici trois ans, une première usine devrait voir le jour avec un objectif de production mensuelle de 10000 m² contre 5 à 10 m² actuellement.
En novembre dernier, l’entreprise a levé 15 millions d’euros, la seconde augmentation de son capital – après un amorçage de 4,4 millions d'euros – et est entrée en phase de démonstrateur industriel. Outre une surface de laboratoire doublée pour atteindre les 900 m², l’entreprise prévoit, cette année, dix nouvelles embauches et de nombreux nouveaux équipements.
Pionnier mondial
Quatre ans après la création de Faircraft, les deux fondateurs peuvent s’enorgueillir de compter parmi les pionniers du cuir in vitro, au côté de Quorium au Pays-Bas, de l’américain Vitrolabs ou encore 3D biotissues au Royaume-Uni. «On a eu cette approche unique qui a consisté, dès le début, à concevoir un produit scientifique et à l’industrialiser», indique le dirigeant.
La start-up possède aussi un avantage par rapport à ses concurrents : implantée dans la capitale de la mode, à quelques stations de métro des grandes maisons, il lui est aisé de développer ses contacts et les projets, à l’instar de collections capsules ou de défilés. Le dirigeant se targue d'ailleurs d’avoir généré du chiffre d’affaires, 18 mois seulement après la création. Sans en dire plus sur le montant ou le nom des clients.
Quoi qu’il en soit, les perspectives de marché sont considérables. Car si la maroquinerie de luxe constitue aujourd’hui le cœur de son activité, d’ici cinq à dix ans, Faircraft pourrait bien proposer ses produits à l’automobile ou à l’ameublement. Des exemples de nouveaux marchés, avec d’importants volumes, qui contribueraient à renforcer son impact.



