Simon*, qui dirige l’usine de matériaux d’un groupe français en Amérique du Nord, n’est pas rentré en France l’été dernier. Ne sachant s’il pourrait reprendre son poste après les vacances avec les restrictions sanitaires, il a laissé partir femme et enfants et a passé l’été seul. Il n’aura pas vu sa mère depuis presque deux ans. D’autres expatriés sont rentrés au début de la crise sanitaire, puis repartis en s’infligeant la quarantaine imposée par leur pays de résidence, comme le directeur de Thales en Chine, qui a tenu ses réunions pendant deux semaines enfermé dans une chambre d’hôtel.
Alix Carnot, directrice d'Expat Communication, un cabinet de conseil en expatriation, connaît un autre expatrié "haut gradé", toujours en Chine, qui est resté enfermé un mois entier. Car après ses deux premières semaines d’isolement, les autorités, ayant identifié un cas de Covid dans son avion, lui en ont imposé deux autres. "L’expatriation, en ce moment, c’est comme faire du ski sur une piste dans le brouillard", illustre Alix Carnot.
Jongler avec les exigences
Depuis un an, les services mobilités des entreprises doivent jongler. Total ne rentre pas dans le détail, mais accorde que "c’est un sujet complexe dont les contours bougent en permanence, compte tenu de l’évolution de la pandémie et du déploiement de la vaccination en France et dans le monde". L’entreprise explique "rechercher la solution la plus adaptée, selon le pays et le type de poste, avec le souci permanent de préserver la santé de ses employés et de leurs familles".

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Selon le coordinateur CGT de chez Total, Eric Sellini, la situation de nombreux expatriés du groupe est "très difficile psychologiquement". Selon lui "tout le monde a été rapatrié en France lors du premier confinement, puis les salariés sont repartis sur sites, mais sans leur famille, qu’ils n’ont parfois pas revue depuis presque un an." Ce n’est sans doute pas le cas de tous, car l’entreprise affirme que "les employés sont avec ou sans leur famille, selon le pays d’expatriation." Alix Carnot rapporte que l’Afrique, par exemple, a été moins touchée, par la crise sanitaire comme par les restrictions de déplacements.
Flexibilité et coup au moral
Chez Thales, on a géré la situation avec pragmatisme. Pascale Sourisse, directeur général du développement international, affirme que "l’objectif premier était d’assurer la santé des salariés et nous avons eu une politique très flexible. Au début de la crise, une quarantaine de nos expatriés sur les 735 que nous comptons sont revenus dans leur pays d’origine, mais la plupart sont repartis par la suite et cela a beaucoup compté pour nos clients". Certains salariés de Thales, en particulier ceux basés dans des pays du Sud-Est asiatique, où les structures sanitaires étaient jugés déficientes, se sont installés à Singapour. Air Liquide, qui compte 500 expatriés dans le monde dont une minorité de Français, signale avoir "facilité et coordonné le retour des quelques expatriés qui, pour des raisons spécifiques, ont souhaité être rapatriés". Globalement, la très grande majorité des troupes a tenu son poste.
Mais le dernier baromètre d’Expat communication (février 2021), qui a ausculté 518 expatriés ayant une activité professionnelle, montre que leur moral est à la baisse. Sur une note maximum de 100, la moyenne était de 64 le mois dernier, contre 80 à 85 il y a deux ans. Ceux qui sont envoyés par une entreprise résistent beaucoup mieux que ceux qui se sont expatriés de leur propre initiative, car si ces derniers s’accordent un moral de 62, les collaborateurs en mission l’évaluent eux à 70. En baisse, donc, mais pas catastrophique. Ceux qui ont le soutien de leur entreprise sont moins anxieux que les expatriés autonomes, qui peuvent rencontrer des problèmes d’emploi ou des inquiétudes sur leur activité dans une crise qui n’est pas que sanitaire.
La montée du "virtual assignment"
A ces questions de frontières s’est ajoutée la généralisation du télétravail, pour un grand nombre de salarié. Un nouveau concept a donc vu le jour, le "virtual assignment". Traduction : des salariés affectés au business d’un pays effectuent leur tâche dans leur pays d’origine, voire dans un pays tiers. "Nombre de nos clients y ont eu recours", témoigne Jean-Philippe Sara, responsable de l’activité mobilité internationale au cabinet Mercer. Même si la pratique n’est pas sans poser des questions de droit social et de fiscalité. "Cette tendance émergente pourrait se développer, certaines entreprises ont découvert la pratique l’année dernière et envisagent de continuer après la crise", affirme le consultant de Mercer.Selon lui, "les entreprises sont à la recherche de flexibilité et le virtual assignement en est une des formes, tout comme le recours à des mobilités internationales plus courtes, de 9 à 12 mois".
Air Liquide confirme évaluer cette pratique parmi d’autres. "Dans le contexte [du] Covid, partout dans le monde les modes de travail évoluent, nous regardons avec attention l’évolution des pratiques et du contexte réglementaire associé." Selon Alix Carnot, "certains expatriés aux Etats-Unis n’ont pas mis les pieds au bureau depuis un an, donc le lieu de travail ne ferait pas vraiment de différence." Thales est plus réservé sur le sujet. "Nous n’avons pas beaucoup développé le système de virtual assignment, explique Pascal Sourisse. Nous sommes plutôt confortés dans notre stratégie de développer une présence significative dans les pays, au plus proche de nos clients. En faisant appel à des compétences internationales ponctuellement." Ces personnes sont intervenues en virtuel, pendant la crise, dans des réunions qui regroupaient en chair et en os les équipes pays locales et les clients. A l’avenir, l’entreprise de défense et de sécurité ne souhaite pas réduire le nombre de ses expatriés, mais affirme que le développement à l’international passera "surtout par le recrutement de compétences locales".
L'expatriation à l'initiative des salariés
Jean-Philippe Sarra estime aussi que le Covid ne signe pas la fin de l’expatriation. "L’an dernier, nous avons constaté une réduction. Mais sur le long terme, l’économie mondialisée perdurera, et on aura toujours besoin de transférer des compétences, d’apporter la culture interne à une filiale, de développer les talents." La confrontation à d’autres cultures et les challenges à l’international sont aussi une des motivations des entreprises pour envoyer leurs cadres à l’étranger. Mais alors qu’elles avaient la main sur les affectations, un nouveau phénomène émerge : celui de salariés qui demandent à effectuer leur mission depuis un autre pays, qu’ils veulent choisir eux-mêmes. La crise a fait émerger une demande de "Remote à l’international", qui pose de sacrées questions de droit du travail. Et qui expose le marché du travail au vent du grand large. Un nouveau défi ou une opportunité pour les entreprises, qui n'ont pas encore tranché.
*Le prénom a été changé



