Face aux montagnes constellées de pins qui marquent la descente de la chaîne des Pyrénées, des poissons orangés barbotent dans vingt centimètres d’eau, à même le toit de l’usine. Dans la chaleur encore prononcée du Pays basque espagnol, malgré un automne bien entamé, cet héritage architectural rappelle une époque où la climatisation était chère. Pour autant, le campus du groupe coopératif champion de la machine-outil Danobat – situé en bordure de la ville médiévale d’Elgóibar, à une heure de route de la frontière française – est pleinement ancré dans l’industrie du futur.
Sur fond de l’air Porquete vas, chanson culte de Jeanette et symbole de la fin des années Franco, deux ouvriers sont concentrés sur la rectifieuse qu’ils assemblent. Comme l’indiquent les rails qui la surplombent, elle servira à lisser les surfaces usées des roues des trains. « Nous misons sur la qualité et la personnalisation, lâche Xabier Alzaga, le PDG de l’entreprise qui affiche 226 millions d’euros de chiffre d’affaires. L’innovation est centrale et personne ne sacrifiera la R&D pour un dividende. »
Une organisation complexe
Le propos n’a rien d’incongru lorsqu’on sait que Danobat fait partie de Mondragon. Nom méconnu d’un conglomérat unique au monde : 95 coopératives, 11,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2020 et 80 000 salariés. Les vallées et montagnes verdoyantes de la province de Guipuscoa en sont le bastion historique, comme en témoigne la myriade de logos et de bâtiments industriels alentour. Si le supermarché Eroski et la banque Laboral Kutxa sont les plus familiers du public, les coopératives industrielles génèrent près de la moitié de l’activité de Mondragon, positionnées sur la sous-traitance automobile, les biens d’équipement, mais aussi la construction. Une nébuleuse aux bras multiples, et dont il est difficile d’obtenir des chiffres autres que consolidés pour juger, au cas par cas, de la santé de chaque coopérative.
Pascal Guittet Dans l'usine de Danobat, où sont assemblées une centaine de rectifieuses par an, toutes sur mesure. Les plus grandes servent notamment aux turbines d'éoliennes offshore. Crédit : Pascal Guittet
Depuis son bureau qui surplombe la ville de Mondragón (Arrasate en basque), avec vue sur le sommet du mont Udalaitz, le PDG du groupe, Iñigo Ucín, résume ce monde à part : « Les coopérateurs sont propriétaires de l’entreprise, ont le droit de vote et participent à sa gestion. » L’organisation de Mondragon se révèle complexe, convient le responsable de la diffusion coopérative, Ander Etxeberria, en souriant derrière son masque siglé Bexen Medical, une autre firme maison. Habitué de l’exercice, il ouvre les portes d’un cinéma au charme vieillot pour un petit film d’entreprise, avant d’entamer un long cours magistral.
En bref, les sociétés du groupe, autonomes et adhérant volontairement, sont solidaires, mettant en commun une partie des bénéfices (entre 15 et 40%) au profit des moins rentables et de Mondragon. Les sociétaires, eux, apportent un capital de 16 000 euros lors de leur entrée dans une coopérative. Ils perçoivent une partie des bénéfices, sous forme de salaire et d’accroissement du capital, et ont une voix à l’assemblée générale annuelle. Une instance élective, le Conseil recteur, nomme le directeur général, chargé des décisions opérationnelles. Dernier détail, l’écart des salaires est limité de 1 à 6.
Priorité à la formation et à la R&D
Pascal Guittet La statue de José María Arizmendiarrieta, le prêtre qui a fondé Mondragon, au cœur de l’université, rappelle que les origines de la coopérative sont ancrées dans le catholicisme social. Crédit : Pascal Guittet
Dans l’université en contrebas du siège, des étudiants s’exercent à câbler des circuits électropneumatiques, perfectionnent le prototype d’une nouvelle technologie pour courber des composites, d’autres conversent au soleil… Une statue de bronze de José María Arizmendiarrieta rappelle l’origine de cette réussite basque : ce prêtre convaincu que « le travail est la forme qui permet de transformer la région et de nous développer en tant que personne », selon la reformulation d’Ander Etxeberria, avait établi en 1943 une école technique à Mondragón pour redonner une impulsion à une société brisée par la guerre civile et le chômage. Avant de convaincre, douze ans plus tard, de jeunes ingénieurs de monter une première coopérative, Ulgor. Aujourd’hui encore, « la formation et les compétences techniques restent la base pour l’emploi », insiste le directeur général de la faculté d’ingénierie de l’université Mondragón, Carlos Garcia.
Pascal Guittet À l'université de Mondragón, les élèves, en bleu de travail, ont accès à des machines pour se former aux métiers de la mécanique. Crédit : Pascal Guittet
Notre souci technologique est dopé par l’aide de divers centres de recherche, ainsi que l’élaboration en commun de plans votés tous les quatre ans.
— Iñaki Madina, directeur de l’activité solaire chez Mondragon Assembly
Après vingt-cinq ans, Saioa Mendizabal y croit toujours. Devant ce qui ressemble à un gigantesque manège – en réalité une machine d’assemblage de prises électriques –, l’ingénieure met ses dessins et tableaux de côté pour dresser l’éloge du modèle Mondragon. « Dans une coopérative, la participation n’a rien à voir : nous pouvons nous exprimer facilement et les réussites de l’entreprise nous rapportent. » Sise dans la petite ville d’Aretxabaleta, sa société, Mondragon Assembly, conçoit des machines spéciales et génère 70 millions d’euros de chiffre d’affaires pour 450 employés dans le monde, dont 150 en Espagne.
Aujourd’hui, c’est un pavé bleu strié de fines bandes métalliques que met en avant Iñaki Madina. Le directeur de la florissante activité de production de machines d’assemblage de panneaux photovoltaïques, commencée dès 2004, tient dans la main une cellule solaire à hétérojonction, nouvelle pépite technologique du laboratoire français CEA-Ines, dont il se charge d’automatiser la production. Trop lentes face au changement, les coopératives ? « Être ou non une coopérative ne change rien à l’appétence pour la R&D, argumente-t-il. Notre souci technologique est dopé par l’aide de divers centres de recherche, ainsi que l’élaboration en commun de plans votés tous les quatre ans. »
Ouverture à l'international
À l’heure du déjeuner, la chaleureuse salle à manger aux murs de pierres d’Otalora accueille de bruyantes tablées. Perchée à flanc de montagne, l’imposante bâtisse fortifiée du XIVe siècle sert d’auberge aux cadres et élus du groupe basque. Mais elle est avant tout leur lieu de formation, pour étudier la science du commerce comme l’histoire et la pensée coopérativiste. « Aujourd’hui, le marché est global et le coût de notre main-d’œuvre est plus proche de celui de la France que de celui du Maroc, explique entre deux bouchées le directeur de la communication du groupe, Javier Marcos. Les valeurs de la coopérative, comme la solidarité et le travail, restent centrales, mais la compétitivité est indispensable. Sans elle, il n’y a pas d’entreprise, rien. »
Longtemps protégé de la concurrence extérieure par la dictature franquiste, Mondragon s’internationalise au cours des dernières décennies du XXe siècle. Il capte de nouveaux marchés, acquiert de nouveaux sites de production. Il compte aujourd’hui 138 filiales à l’étranger, gérées hors du modèle coopératif. L’innovation made in Pays basque devient primordiale. Devant des règles de verre aux graduations indiscernables à l’œil nu, José Pérez prend à témoin le modèle de Fagor Automation. « Grâce à nos investissements en R&D, nos systèmes de mesure sont partout, des machines-outils aux accélérateurs de particules », vante le directeur industriel, affublé d’une blouse et d’une charlotte. L’entreprise, spécialiste de l’industrie 4.0, réalise 90% de ses 70 millions d’euros de chiffre d’affaires à l’international.
Mandagron, un modèle gagnant
- 258 entreprises
- 95 coopératives en Espagne
- 138 filiales à l’étranger, réparties dans 37 pays
- 80 000 employés, dont 37 800 dans l’industrie
- 11,5 milliards d’euros de chiffre d'affaires, dont 5,3 milliards dans l'industrie, 5,6 milliards dans la distribution et 600 millions dans la finance et l’éducation
- 1,3 milliard d’euros d'Ebitda
- 180 millions d’euros investis en R&D

Source : société, chiffres 2020
Une longue tradition d’entraide
Sur la route d’Oñati, la production de Fagor Industrial bat son plein. Au milieu du fracas des presses sur de lourdes plaques en inox, une multitude d’ouvriers s’affairent pour assembler des produits d’électroménager professionnel (fours, cuisinières, machines à laver…). Les cicatrices de la faillite, fin 2013, du vaisseau amiral du groupe – le spécialiste de l’électroménager grand public Fagor Electrodomésticos – sont encore ouvertes. Mondragon insiste : la majorité des sociétaires ont été replacés. Mais « le choc a fait office de piqûre de rappel : la coopérative n’offre un travail à vie que si elle gagne de l’argent », se remémore Mikel Del Río, le directeur des opérations.
Réorganisations, baisses concertées des salaires, considérés comme des avances sur bénéfices, voire réaffectation de la main-d’œuvre… À l’époque, Fagor Industrial a fait appel aux mécanismes de gestion de crise du manuel Mondragon. « Avant de bénéficier de la solidarité des autres, chacun doit faire des efforts, confie Mikel Del Río. En 2014, nous avons baissé nos salaires de 20% et ils n’ont commencé à remonter qu’en 2018. » Avec la mise à l’arrêt des hôtels et restaurants en raison de la pandémie, les revenus des employés ont de nouveau décliné, avant que l’activité ne reparte en 2021. Une stratégie d’atténuation des crises pilotée avec l’aide de Lagun Aro, mutuelle interne et véritable poisson-pilote de l’évaluation et de la solidarité interne.
Pascal Guittet Fours, machines à laver... Les ouvriers de Fagor Industrial assemblent pièces d'inox et composants électroniques pour fabriquer une large gamme d'électroménager professionnel. Crédit : Pascal Guittet
La bruine matinale écarte les passants de la place pavée devant la mairie de Mondragón, un palais en pierre de taille aux beaux balcons en fer forgé. Au premier étage, Maria Ubarretxena, la maire de la ville, reçoit dans son bureau. « Au-delà de Mondragon, l’écosystème coopératif est très étendu en Euskadi [Pays basque, ndlr]. Il y a une longue tradition de travail en commun et tout le monde y connaît un proche, souligne la responsable locale, membre du parti nationaliste basque (EAJ-PNV). Ce succès s’explique aussi par la force des coopérations public-privé. Les institutions publiques sont alignées avec le monde entrepreneurial et nous avons des organismes conjoints, par exemple le parc technologique Garaia. » Et de vanter le partage des richesses du modèle, qui permet à la région d’afficher une large classe moyenne et un taux de chômage bas (8,6%, contre 14,4% en moyenne en Espagne).
Le coopérativisme, une réponse à tout ?
La vision de Mondragon, c’est de laisser à la génération suivante l’entreprise dans un meilleur état que celui où nous l’avons trouvée.
— Jon Fernandez, directeur général d’Orbea
Dans une vallée encaissée près d’Eibar, les « ânes » de métal bleu et noir, surmontés de cadres de vélos de toutes les couleurs, tournent sur les convoyeurs de l’usine d’Orbea. Autour d’eux, des travailleurs assemblent méticuleusement les guidons, pédales, roues, freins et batteries de bicyclettes haut de gamme, personnalisées à la demande. À l’image d’Eva Garcia, entrée il y a quatre ans en CDD après une courte formation en mécanique, les ouvriers sont plutôt jeunes.
Un motif de fierté pour Jon Fernandez, trente-deux ans de boîte au compteur et directeur général d’Orbea. Il y voit la preuve que « ce que nous faisons super bien, ce n’est pas résister aux crises, mais générer de la richesse et socialiser les bénéfices en créant de l’emploi ». Depuis 2016, Orbea connaît une croissance ininterrompue, atteignant 201 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020 avec 650 salariés. Mais une petite moitié seulement est sociétaire de la coopérative.
« La majorité des coopérateurs ont une expérience courte, cantonnée à un essor économique », s’inquiète Jon Fernandez. Le risque ? Se laisser griser, oublier que « les cycles économiques existent », voire délaisser la solidarité. Alors que « la vision de Mondragon, ce n’est pas d’être une simple communauté d’actionnaires, mais de laisser à la génération suivante l’entreprise dans un meilleur état que celui où nous l’avons trouvée ».
Pascal Guittet Chez Orbea, chaque cadre de vélo en carbone est peint puis inspecté à la main. Crédit : Pascal Guittet
Dans la salle d’essai d’Edertek, sur les hauteurs de Mondragón, les sifflements des forges robotisées, flexibles et ultramodernes, ne parviennent pas à effacer l’inquiétude de ceux qui y travaillent. « Nous cherchons des alternatives pour changer la dynamique, mais nous comprenons qu’il faudra peut-être des solutions compliquées, telles des réaffectations ou des baisses de salaires », expose la responsable des modèles pour l’industrialisation Itsaso Erretolatza.
Carcasses de moteurs, châssis, disques de frein… Le laboratoire industriel travaille en majorité pour Fagor Ederlan, un grand groupe de sous-traitance automobile, affichant 540 millions d’euros de chiffre d’affaires et en proie à la transition électrique du secteur. D’où une course pour se positionner sur les marchés de l’électromobilité et alléger les pièces… sans pour autant remettre en cause la production polluante actuelle, dont l’arrêt serait synonyme de perte d’emplois. « Les coopératives sont solidaires, donc l’effet sera atténué », philosophe une jeune technicienne de recherche, Miren Zubia.
Pascal Guittet Pour tester l'industrialisation de divers composants automobiles, Edertek s'appuie sur deux fonderies flexibles, l'une à haute pression (ci-dessus) et l'autre à basse pression. Crédit : Pascal Guittet
Le coopérativisme serait-il une réponse à tout ? Un débat animé surgit au sein de l’usine et rappelle une réalité tenace : l’industrie reste un monde « très masculin, notamment aux échelons de la direction où le mimétisme est fort », reconnaît Itsaso Erretolatza, qui crée un comité égalité. Alors que Miren Zubia défend des quotas, Inma Rodriguez, chargée de communication, est plus modérée. Arguant que le système de Mondragon reproduit certes les inégalités de genre de la société, mais favorise le progrès par ses mécanismes transparents et ses organes électifs. Une croyance dans le débat et l’intelligence collective qui n’est pas sans contradictions. Mais qui, jusqu’à présent, montre des résultats.
Lagun Aro, une mutuelle face au Covid-19
Créée pour faire bénéficier les coopérateurs d’un accès à la sécurité sociale, la mutuelle Lagun Aro conserve de nombreux mécanismes protecteurs, qui permettent de résister en période de crise. Face au Covid-19, Lagun Aro s’est reposé sur sa stratégie habituelle, explique Carlos Maza, le secrétaire général de cette coopérative interne à la société Mondragon. Parmi les mécanismes de résilience : le report des heures de travail (payées mais effectuées jusqu’à six mois plus tard) et la réaffectation des travailleurs inactifs dans des coopératives en meilleure forme (que les sociétaires ne peuvent refuser). Au total, l’épisode a coûté 11 millions d’euros à l’organisme, tandis que le budget global est resté à l’équilibre.
Une fierté pour l’institution née en 1959 à une époque où la sécurité sociale espagnole n’acceptait pas les sociétaires, et financée par ponction sur les entreprises du groupe. Aujourd’hui, Lagun Aro partage le rôle d’assurance avec la sécurité sociale de l’État, dont elle assure 40 % de la charge financière et complète certaines prestations. La retraite et les pensions d’invalidité permanente sont financées par capitalisation (6,8 milliards d’euros étaient investis sur les marchés financiers en 2020), tandis que l’assistance sanitaire ainsi que les congés maladie et parentalité sont gérés par répartition.



