Le second tour des élections législatives vient de mettre en tête le Nouveau Front populaire (NFP) devant le camp présidentiel et le Rassemblement national (RN). Le scrutin du dimanche 7 juillet était dans toutes les conversations aux Rencontres économiques d'Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône). Les patrons, qui n’avaient pas prévu ce scenario, étaient ce week-end entre inquiétude et désarroi.
«J’ai changé tout mon agenda des semaines à venir. Je vais aller au cœur de mes usines en France pour comprendre ce que l’entreprise peut faire. Au moment où le politique est défaillant, l’entreprise doit prendre le relais.» Cette grande patronne de l’industrie a réfléchi à prendre, ces dernières semaines, la parole publiquement… avant de renoncer. «J’ai vécu directement le Brexit. Je sais que la parole des patrons dans ces moments est contre-productive. Mais l’entreprise peut et doit apporter des réponses.»
«La cohésion sociale, on l'a perdue»
Si les patrons ont été très rares à s’exprimer ces dernières semaines, aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, ce week-end, beaucoup y allaient d’un commentaire… loin des micros et des caméras : plutôt à voix basse, à l'ombre des cyprès ! «Ne me citez pas. Je dois rester neutre. Si je parle publiquement, je n’ai que des coups à prendre», glisse ce grand patron de l'industrie, habitué de ce Davos à la française – le soleil en plus.
Il ajoute dans la foulée : «J’ai demandé à mon patron de la France de convoquer ce lundi matin une réunion d’urgence. On va devoir montrer que l’on est là et rassurer nos équipes. Soyons pragmatiques.» Quelques tables plus loin, c'est sous un parasol, en terrasse, éloigné des discours officiels en amphi, qu'un patron à l’ombre reçoit lui aussi les journalistes à tour de rôle. «Ce qui m’empêche de dormir ce n’est pas mon business, c’est la cohésion sociale. On l’a perdue. On doit retrouver les bases du dialogue et cela, on doit être capable de le faire au sein des entreprises».

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«C’est à l’entreprise de prendre ce que les politiques ne savent plus faire.» Pour se financer, la décarbonation de l’industrie est, par exemple, lancée. Il faudra la poursuivre malgré les éventuels changements de bord. Un autre patron de l’industrie se veut, lui, plus pragmatique. «Pour notre secteur, les décisions européennes sont aujourd’hui plus importantes que les décisions françaises. On a tendance à l’oublier, mais les élections européennes vont aboutir à une relative stabilité au Parlement européen.»
«On a cramé Choose France»
Mais «soyons clairs, depuis les élections européennes, tout est à l’arrêt». Selon ce grand banquier de l'industrie qui a fait le déplacement à Aix, «les transactions sont stoppées. Tous les closings de LBO [rachat d'entreprise, ndlr] ont été repoussés». Il note aussi une délocalisation des holdings personnelles à l’étranger, avant d’ajouter n'avoir jamais «eu autant de lingots qui reviennent dans les coffres qu’en ce moment».
Mêmes doutes à la table d’à côté. «La situation est très tendue, affirme un gros acteur du conseil. On a vraiment du mal à faire signer depuis quelques semaines les nouveaux contrats et tout ne sera pas réglé ce lundi, loin de là.» Un autre acteur industriel se montre, lui aussi, inquiet. «On devait préparer une vente importante pour nous développer. On avait un calendrier, mais là, avec ce qu’il se passe, il n’y a plus aucune deadline.»
«Ça ne va pas être simple de retrouver le chemin de la confiance pour repartir de l’avant», glisse dans un murmure un autre grand nom de l'industrie, qui confie que s’il devait installer une nouvelle usine en Europe, il regarderait plutôt l’Allemagne. «On pensait que l’on avait au moins la stabilité politique. Après cette dissolution idiote, c’est le grand flou», ajoute-t-il. «C’est clair, on a cramé Choose France. C’est terrible», abonde un autre dirigeant du secteur, qui craint pour la réindustrialisation en France et pour sa capacité à donner envie à des ingénieurs étrangers de rejoindre sa société. «On en a pour plus de deux ans de léthargie d’ici à 2027», pronostiquait pour sa part une patronne d’ETI industrielle.
«On risque d'être totalement déclassés»
Ce qui fait dire à ce dirigeant historique de l’industrie en France : «On ne traite pas ces sujets à la légère.» Il faut selon lui arrêter de tout attendre du plus au sommet de l'Etat. «La solution, c'est la décentralisation, promise et amorcée depuis les années 1980. Les décisions doivent être prises d’en bas par des élus qui connaissent la réalité.» «Il faut travailler sur l’école. Arrêtons de changer de ministre tous les six mois. Agissons vite et bien et les premiers effets arriveront dans 15 ans», émet-il encore. Un brin fataliste.
A Aix, les économistes, dirigeants d'entreprises, communicants et journalistes ne dissertaient que de ces élections surprises. Moment de bascule, de cristallisation du vote ou de clarification ? Personne en tout cas ne misait sur le scenario de ce dimanche soir et la victoire du NFP devant le camp présidentiel et le RN. Un interlocuteur se voulait pourtant optimiste. «Quel que soit le résultat du scrutin le seul avantage de la période, c’est que l’on ne peut plus attendre, faute de quoi on risque d'être totalement déclassés.»
Mais rares sont les dirigeants de l’industrie à aller aussi loin. «J’ai mon avis de citoyen et je le garde pour moi. Mon business est à 98% à l’étranger. Je dois être concentré là-dessus», avouait pour sa part un gros acteur du secteur énergétique. Et c’est avec un empressement certain que les invités des Rencontres économiques d'Aix sont rentrés, pour la plupart, avec le train de 9 h 18. A temps pour voter ce dimanche, marquant une édition 2024 raccourcie et définitivement à part. La veille d'un grand flou démocratique.



