Prenons trois ingénieurs. L’un chantre de la recherche en intelligence artificielle, passé notamment chez JP Morgan pour développer des algorithmes de trading ; l’autre spécialiste de la mécanique industrielle, qui a oeuvré chez le champion rennais de la robotique BA Systèmes (désormais rebaptisé Alstef) ; le dernier, mordu de logiciel et de data, mis au service du marketing prédictif. Ces trois associés viennent tout juste d'être primés par le Sival, le salon des productions végétales qui se tiendra à Angers fin janvier, pour leur robot autonome, capable de réaliser l'effeuillage des plants de tomate sous serre. Une opération aussi pénible que gourmande en main d’œuvre, mais nécessaire à la bonne croissance de la plante.
Le ramassage des fraises vite oublié
La bascule ? «J’avais envie d’entreprendre et il se trouve que l’un des grands défis des prochaines années va être de continuer à nourrir une population croissante sur la planète», remet Nicolas Salmon, président d'Aisprid – l'expert en intelligence artificielle du trio. «Je fais mon marché à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), détaille le Breton. A l'époque, j’échange avec mon producteur de fraises : il me parle de ses difficultés de main d’œuvre.» Il se trouve que Nicolas Salmon est passionné de robotique : il participait à des concours le week-end du temps où il était encore lycéen avec Pierre-Edouard Hannoush, le spécialiste de mécanique industrielle.
Vient l’idée, courant 2019. «Depuis dix ans, il y a eu des avancées technologiques qui permettent la mise au point de ces robots : les actionneurs robotiques ont fortement chuté en prix, les systèmes de vision ont fait d’énormes progrès…», indique Nicolas Salmon. Autrement dit : la solution peut être compétitive. La société Aisprid nait ainsi début 2020. «Au début, nous sommes partis sur les fraises, avec un premier prototype de robot, raconte-t-il. En parallèle nous avons étudié d’autres fruits et légumes. Et il se trouve que les serres de tomates sont beaucoup plus standardisées, avec des systèmes de rails au sol et des espacements réguliers entre les rangs. Nous avons décidé de partir là-dessus : cela nous évite de nous concentrer sur la navigation au sol comme dans le cas des fraises, pour se focaliser sur la plante.»
Changement de braquet donc, après quelques mois d'existence. En 2021, Aisprid commence à développer son robot pour les tomates, le plus gros marché de légume en Europe. Et, alors que la plupart des projets de robots agricoles visent la récolte, elle choisit de robotiser l'étape d’effeuillage, une opération pénible et redondante qui consiste à retirer «trois feuilles par plant, chaque semaine, pendant huit mois» pour assurer sa bonne croissance. Avantage : pas besoin de prévoir un stockage pour les feuilles retirées, qui sont laissées au sol, pas besoin non plus d’adapter le conditionnement à chaque variété de tomate. Est donc mis au point ce robot doté d'un bras capable, à l'aide de caméras, de détecter l'endroit précis où il faut couper.
Vendre une prestation de service et non un robot
En lien avec des maraîchers, Aisprid met vite son robot dans les rangs. «Beaucoup de sociétés se lancent sur ce segment, mais elles restent souvent au stade du labo, juge Nicolas Salmon. Nous nous sommes directement mis dans un environnement réel, dès les premiers mois nos robots ont été dans les serres. J’ai échangé avec les patrons d’entreprises américaines sur le segment : la clef est d’être capable de sortir un robot tous les six mois et de les faire évoluer rapidement.»
Depuis les débuts il y a trois ans, l'automate de la start-up a bien évolué. «Au début, nous étions partis sur un robot avec l’idée d’avoir 80% de software (logiciel) et 20% de hardware (matériel), retrace Nicolas Salmon. Sauf qu’optimiser le software n’est pas suffisant. Après les premiers essais nous avons réalisé qu’un bras classique acheté sur le marché ne suffirait pas : nous avons créé notre propre bras et propres outils de découpe des feuilles.» Prochains objectifs : améliorer la vitesse de travail des robots et leur permettre de changer de rang (et de rail) de manière autonome.
Côté modèle économique, un classique : la jeune pousse va proposer une prestation de service, histoire de rassurer les producteurs qui n’auront pas à acheter ses robots. «Nous ne facturons au producteur que ce qui est fait réellement par le robot, détaille Guillaume Macaigne, le directeur commercial. L’idée est de s’aligner sur les coûts humains.» Le produit doit être officiellement lancé en ce début 2024, l’entreprise comptant un parc d’une «dizaine de robots», qu’elle espère à minima doubler dans l’année. L’assemblage est réalisé à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine). Autre objectif pour les prochains mois : réaliser une nouvelle levée de fonds.



