De nouveaux métiers, rares, émergent. D'autres, quasiment tous, subissent une révolution profonde, à la fois technique, réglementaire et culturelle. Les enjeux d'une économie plus frugale en matières premières et en énergie obligent les entreprises à mener une bataille des compétences digne des précédentes révolutions industrielles. C'est l’une des raisons de leurs difficultés de recrutement.
Organisme chargé d’accompagner la formation des salariés des 32 branches industrielles, l’Opco 2i s’est penché sur «l’impact de la transition écologique sur les métiers et les compétences de l’industrie», dans une étude très complète. La sobriété y est identifiée comme l’un des trois leviers d’action pour les transitions écologique, énergétique et numérique. Trois familles de métiers sont surtout touchées par ces bouleversements : les achats, les méthodes et la R & D.
Achats : des spécialistes des matériaux responsables
Acheteuse chez Eiffage Construction, Anna Doutko avait l’obligation, pour l’un de ses chantiers de l’an passé, d’intégrer une part de produits recyclés dans les planchers, peintures, carrelages... «C’est un critère de plus, pas compliqué. Nos sous-traitants sont parfois très en avance sur le sujet», commente-t-elle. Pour un deuxième chantier, elle devait respecter une obligation "bas carbone", plus complexe. Une base de données spécialisée, Inies, recense toutes les informations sur les émissions carbone et le cycle de vie des produits du BTP.
Depuis un an, Eiffage met à la disposition de ses acheteurs une plate-forme informatique. Cette base a été créée afin de faciliter leurs recherches. À l’origine de cet outil maison, Bertrand Touzet, le responsable achats-stratégie bas carbone, est l’un des deux – bientôt trois - salariés d’Eiffage à travailler à plein temps sur la transformation de la fonction achats. «Les trois quarts de nos émissions carbone proviennent des achats. Nos acheteurs doivent intégrer l’impératif environnemental comme un troisième critère de choix, en plus du prix et de la conformité technique, explique-t-il. Un bouleversement majeur pour eux, mais qui donne du sens à leur métier.»

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2024
Smic brut mensuel - moyenne annuelleen €/mois
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Trim 4 2025
Salaire ouvriers - Ensemble DE à RU% sur dernier mois du trimestre précédent
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2 Avril 2026
Yuan chinois (CNY) - quotidien¥ CNY/€
Ces professionnels au profil plutôt commercial doivent se former à l’analyse du cycle de vie, savoir comment utiliser les données comme critères de choix et identifier de nouvelles filières d’approvisionnement. Certains acheteurs se spécialisent dans les déchets du BTP comme matière première. À l’image des grands groupes, Eiffage compte par ailleurs un acheteur spécialisé en énergie, qui doit aujourd’hui décarboner son portefeuille en allant chercher des énergies vertes. Dans son enquête, l’Opco 2i estime que le métier d’acheteur d’énergie verte va se répandre dans les entreprises, au-delà des grands groupes.
Méthodes : Des techniciens pour les process durables
Attendus au tournant par leur direction pour optimiser la production aux enjeux de sobriété, les spécialistes des méthodes et de l'industrialisation vont devoir acquérir de nouvelles compétences. Comment limiter les consommations de matières, réduire et valoriser les chutes, optimiser la consommation énergétique des équipements ? Les matériaux biosourcés n’ont pas les mêmes réactions aux températures. De nouveaux modes de production apparaissent, comme les microréacteurs dans la chimie. Il faut tenir compte des impacts du changement climatique, les sécheresses par exemple, sur les modes de production...
«Chez MTB, on ne renouvelle pas les compétences, on les crée», estime David Ravet, le directeur développement et partenariats de ce recycleur de déchets complexes. Le métier a beaucoup changé avec les nouveaux matériaux à trier et à recycler, l’optimisation des procédés, les risques comme ceux liés aux batteries...
«J’ai été formé à dimensionner des incinérateurs et des centres d’enfouissement, à recycler du carton, du verre, des métaux, poursuit David Ravet. Dans les années 1990, on ne pensait pas aux besoins en broyage, séparation, tri. Nous avons appris sur le tas. Désormais, il faut beaucoup plus de technicité pour mettre en place des technologies de tri innovantes comme les rayons X ou des méthodes 4.0. Depuis plusieurs années, nous embauchons une personne par mois et recherchons des compétences en chimie et en optique. Il faudrait que les industriels n’aillent pas trop loin dans la complexification de leurs produits, pour une recyclabilité minimum... »
R&D : Des innovateurs centrés sur l'éco-conception
Depuis l’automne 2022, Centrale Nantes propose une option Ingénierie des low-tech à ses élèves ingénieurs, en partenariat avec le Low-tech lab de Concarneau (Finistère). Ils travaillent avec le navigateur Roland Jourdain pour équiper son catamaran en technologies «utiles, accessibles, durables», ainsi que pour le stockage d’énergie, la gestion des flux électriques, la transformation des aliments... «Nous avons plus de propositions de stages que d’étudiants qui suivent cette option !» relève Emmanuel Rozière, enseignant-chercheur et directeur du développement durable de Centrale Nantes.
Pas de sobriété de l’industrie sans professionnels de la R & D aguerris au développement de nouvelles technologies vertes (hydrogène, capture de carbone...) et à la réduction de l’empreinte environnementale des produits (écoconception...) et des process. «Ce ne sont pas de nouveaux métiers, mais tous les ingénieurs ont besoin de posséder ces compétences, surtout en R & D. Les entreprises sont très demandeuses», poursuit Emmanuel Rozière. Aujourd’hui, la moitié des étudiants de Centrale Nantes se forme au bilan carbone et à l’analyse du cycle de vie. À l’automne 2024, les enseignements en développement durable seront renforcés dans le tronc commun.
Même bouleversement du côté de la recherche. «Nos partenaires industriels sont demandeurs de solutions plus frugales», témoigne le chercheur. Son laboratoire en génie civil et mécanique (GeM) s’est récemment doté d’une unité Approches de l’ingénierie verte. L’unité Matériaux et structures oriente ses travaux sur la durabilité. D'autres chercheurs se penchent sur le cycle de vie des éoliennes flottantes. Les étudiants, eux, sont formés aux questions éthiques et travaillent leur imaginaire, avec une «fresque des nouveaux récits». Parce que c'est aussi ça la sobriété : une nouvelle histoire...



