Deux pétitions signées par plus d’un tiers des chercheurs et dénonçant un «institut en péril», la démission du médecin du travail, un conflit ouvert entre la direction et le comité d’évaluation… depuis la prise de poste du nouveau dirigeant Bruno Sportisse en 2018, l’Inria fait face à la fronde d’une partie de son personnel.
Le 7 mars dernier, le Haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) rendait public son rapport d’évaluation portant sur la période 2019-2022. Le comité d’experts salue «un bilan remarquable, particulièrement dans le contexte difficile de la pandémie». Il souligne en particulier «la grande qualité de la production scientifique, très largement reconnue au niveau international» ainsi que «l’implication et les compétences des personnels», ou encore «le dynamisme de son modèle d’organisation par équipes projets».
Une «réorientation stratégique» voulue par l’état
«Beaucoup de transformations ont été engagées simultanément. C'était très certainement nécessaire, mais évidemment, quand on bouscule une organisation, il y a des résistances, il y a des incompréhensions», a toutefois reconnu Jean Chambaz, président du comité d'experts de l'évaluation d'Inria, lors de la conférence de presse organisée à l’occasion de la publication du rapport. Il évoque ainsi «la nécessité d’associer davantage les équipes aux réorganisations majeures de l’organisation voulues par l’exécutif».
L’expert fait référence à la réorientation stratégique majeure de l’institut de recherche placé sous la double tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche et de celui de l’Economie, qui compte quelques 4700 scientifiques répartis sur neuf centres. Une transformation inscrite dans le contrat d’objectifs et de performance (Cop) de l’organisme de recherche avec l’État pour la période 2019-2023. L’objectif affiché par Emmanuel Macron ? Faire de l’établissement public le bras armé de la souveraineté numérique de la France. Une préfiguration de la création «des agences de programmes», annoncées en décembre 2023 par le chef de l'Etat et qui visent à orienter davantage la recherche sur des programmes jugés prioritaires.
Particulièrement sollicité dans ce cadre, l’Inria est présente, comme copilote, dans une dizaine de programmes et équipements prioritaires de recherche (PEPR), sur quarante au total. Sept PEPR ont trait à la stratégie nationale (quantique, cybersécurité, santé numérique, IA, cloud, agroécologie et numérique, enseignement et numérique), et trois autres sont exploratoires (NumPEx, robotique organique, numérique collaboratif). Ces nouveaux instruments de «financement des investissements stratégiques» ont été dotés de 3 milliards d’euros dans le cadre du plan France 2030.
Une nouvelle priorité donnée aux neurosciences et à la médecine numérique
Cette réorientation de la recherche au service des priorités de l'Etat représente le principal point de désaccord entre Bruno Sportisse et une partie des scientifiques de l’organisation, en particulier ceux de la Commission d’évaluation. Cette instance paritaire indépendante d’environ 70 personnes contribue notamment à définir les orientations des activités de l’institut, ainsi qu’à l’organisation d’une partie des recrutements et des promotions.
La Commission d'évaluation dénonce en conséquence un déséquilibre de financement entre les disciplines, celles «à la mode» bénéficiant de moyens supplémentaires. En effet, pendant la première mandature de Bruno Sportisse (2019/2023), la moitié des 31 équipes projets créées l’ont été dans le domaine des neurosciences et de la médecine numérique, certains déplorant «l’asséchement » de la recherche dans les disciplines informatiques. «On entend beaucoup parler d’entraîner des algorithmes d’IA sur des données sensibles, notamment médicales ou éducatives, mais protéger la confidentialité des données implique aussi des avancées scientifiques en cryptographie, en système distribué ou en algorithmique» défend la cryptographe Anne Canteaut, lauréate du prix Irène Joliot Curie.
Dans un rapport interne de 2021, une commission d’évaluation réalisé par des experts étrangers sur les domaines de recherche "architecture, compilation et systèmes embarqués" déplorait les départs «presque concomitants» de plusieurs scientifiques seniors, «notamment des chercheurs (…) considérés comme les piliers de leurs équipes vers de grands groupes industriels : Facebook, Google, Huawei et Intel».
Des dizaines de départs dans les disciplines informatiques
Le rapport évoque «une tendance», et invite l’institut à s’interroger «sur les raisons profondes qui conduisent ces collègues à choisir, après de nombreuses années à l’Inria, de poursuivre leurs recherches dans un autre cadre qui leur semble plus favorable». Selon un chercheur, qui a souhaité conserver l’anonymat, ce sont plusieurs dizaines de ses collègues, découragés par le manque de moyens et de considération, qui ont préféré quitter l’établissement. Ce dernier pointe que cette nouvelle orientation va jusqu’à se refléter dans le nouveau nom de l’Inria indiqué sur son site internet, à savoir "Institut national de recherche en sciences et technologie du numérique", le nom historique "Institut national de recherche en informatique et automatique" continuant d’apparaître dans tous les textes officiels.
«Les récentes réorientations ont semblé privilégier la recherche immédiatement applicable au détriment de la recherche fondamentale. Cela a pu donner à certains le sentiment persistant que les orientations de recherche sont faites à l’extérieur et non plus dans l’établissement et que, si leur recherche ne rentre pas dans un PEPR, ils seront mis de côté» complète Laetitia Grimaldi, représentante syndicale pour le Sgen CFDT, qui évoque par ailleurs des transformations réalisées «dans un temps très contraint, dans un contexte de réorganisation permanente, sans réel dialogue social. D’où les difficultés de mise en œuvre et d’appropriation des nouvelles orientations».
Les mécontentements ne se cantonnement pas aux disciplines moins bien dotées, un chercheur en intelligence artificielle déplorant «des appels à projets dans tous les sens auxquels il est impossible de répondre de façon systématique», faute de capacités d’encadrement des jeunes chercheurs. Mais aussi, de la part de la direction, un manque de vision stratégique dans le développement de l'IA, et une multiplication des postes bureaucratiques au siège, au détriment de la recherche. Invitée à réagir sur ces différents points, la direction de l’Inria n’a pas souhaité répondre à L’Usine Nouvelle.
Un management jugé autoritaire
D’après Julien Diaz, délégué syndical SNCS (Syndicat national de la recherche scientifique), les désaccords ont commencé peu après l’arrivée de Bruno Sportisse, pour des raisons tant de stratégie que de méthode. «Des débats scientifiques ont émergé au sujet des applications de traçage en général, certains considérant qu’elles ne pouvaient pas garantir l'anonymat, contrairement à ce qu'affirmait la direction générale de l'Inria» détaille le directeur de recherche au sein du centre Inria de l'Université de Bordeaux, qui évoque un «management autoritaire et cassant du PDG et de l’administration», ou encore «la difficulté à faire inscrire certaines choses dans les procès-verbaux».
Globalement, le délégué syndical se dit «déçu» par le rapport du Hcéres, dénonçant «le manque de neutralité de certains experts évaluateurs». «J’aurais apprécié plus de courage pour dénoncer certaines choses. On retrouve même dans le rapport certaines formulations de la direction comme la "difficulté à accepter le changement". De tous les échanges que nous avons eus sur les différents problèmes de l’organisation, seules quelques lignes sont ressorties sur la parité et des inquiétudes quant à la soutenabilité budgétaire ».
Une situation budgétaire préoccupante
Dans son rapport, le Hcéres évoque en effet «lesrésultats mitigés du travail sur l’équilibre femmes-hommes», le taux de féminisation étant passé de 40 à 39% entre 2019 et 2021. La situation est plus grave dans les équipes projets, un tiers d’entre elles ne comptant pas de femme permanente. «L’Inria a lancé des primes en faveur des métiers en tension, notamment ceux d’ingénieurs informatiques. Or, ces métiers sont occupés à 80% par des hommes» pointe le syndicaliste.
Sur le plan budgétaire, la situation serait encore plus critique. «Les efforts engagés, notamment en termes de ressources humaines et de lancement d’initiatives, posent la question de leur pérennisation. La soutenabilité budgétaire d’Inria n’est pas assurée», s'inquiète le Hcéres dans son rapport. Autrement dit : la multiplication des recrutements en CDI et des projets laissent peu de marge de manœuvre à l’établissement. Or, malgré une hausse officielle de 44% du budget de l'Inria entre 2018 et 2023, les budgets rectificatifs seraient eux inférieurs de 20% en moyenne.
Julien Diaz pointe lui une baisse de budget de l’ordre de 30% dans certains centres, «selon la direction en raison de l’augmentation de la masse salariale». Des inquiétudes que les économies de 900 millions d’euros annoncées fin février par le gouvernement sur le budget de la recherche et de l’enseignement supérieur n’ont pas contribué à apaiser.



