La réforme de la recherche annoncée par Emmanuel Macron doit encore convaincre

Agences de programmes, autonomie des universités, simplification... Le chef de l’État engage une réorganisation de la recherche, sans annoncer davantage de moyens.

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Le 7 décembre, Emmanuel Macron a annoncé la création d’un Conseil présidentiel de la science.

«Une organisation collective [qui] n’est pas un élément d’efficacité», un «morcellement désordonné [qui] nous prive de nous concentrer sur de grands défis partagés», «un système trop peu lisible et qui parfois gaspille des énergies par trop de bureaucratie rampante». C’est pour répondre à ces maux de la recherche française qu’Emmanuel Macron a présenté, le 7 décembre à l’Élysée, les grandes lignes d’une réorganisation qu’il veut faire aboutir d’ici à dix-huit mois.

Elle prévoit notamment que les organismes de recherche nationaux deviennent également des agences de programmes, chacune chargée d’une thématique. Au CNRS le climat et la biodiversité, au CEA l’énergie décarbonée, à l’Inria le numérique et le logiciel, à l’Inserm la santé, à l’Inrae l’agriculture et l’alimentation durables, au Cnes le spatial, pour citer les principaux.

Un mode de fonctionnement déjà existant au Cnes

L’inspiration vient du monde anglo-saxon et du rôle de la Nasa dans le spatial ou des National institutes of health dans la santé, par exemple. «On attend d’abord de nous de la coordination et de l’animation, alors que beaucoup d’acteurs sont impliqués sur le climat et la biodiversité, comme l’IRD [Institut de recherche pour le développement, ndlr], l’Ifremer [Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer, ndlr], Météo France..., anticipe Antoine Petit, le PDG du CNRS. Puis ces agences auront vocation à proposer des programmes de type PEPR.» Des programmes et équipements prioritaires de recherche que l’État finance pour soutenir l’innovation dans les domaines technologiques stratégiques.

Dans les faits, le Cnes fonctionne déjà comme une telle agence. «Notre établissement n’a pas d’équipes de recherche propres. La recherche spatiale se fait au CEA, au CNRS et dans les universités, éclaire Pauline Pannier, sa secrétaire générale. Notre rôle s’incarne dans la conduite de projets, le contact avec les acteurs internationaux, la veille stratégique et l’animation de la communauté.» En découle une gouvernance particulière. «Le Cnes est doté d’un comité des programmes scientifiques, composé d’une dizaine de chercheurs extérieurs et de sous-comités, qui permet de discuter et de prioriser les projets que nous finançons. À cela s’ajoute l’organisation tous les cinq ans d’un séminaire de prospective qui permet à la communauté scientifique de faire remonter ses besoins et les missions qu’elle voudrait mener.»

Des craintes pour la recherche fondamentale

Ces agences recentreront-elles leurs travaux vers des applications prioritaires, au détriment de la recherche fondamentale ? «Elles vont permettre de redonner une vision stratégique de long terme, défend Bruno Sportisse, le PDG de l’Inria. C’est au contraire une alternative à la recherche pilotée par les appels à projets.» Une évolution qui laisse les syndicats méfiants. «Tout dépend qui élabore la prospective, souligne Boris Gralak, le secrétaire général du Syndicat national des chercheurs scientifiques (SNCS-FSU). S’il s’agit du chef de l’État avec son Conseil présidentiel de la science [l’une des autres annonces d’Emmanuel Macron, ndlr.], on risque d’avoir une réponse très verticale.»

Le président de la République y a nommé douze scientifiques de renom – dont le Nobel de physique Alain Aspect et la médaille Fields Hugo Duminil-Copin – pour des échanges au moins trimestriels afin d’«alerter sur des dysfonctionnements, essayer de bâtir des projets nouveaux et aller sur des éléments beaucoup plus de rupture».«Il existe déjà un conseil scientifique au sein du CNRS, chargé de faire de la prospective et qui comprend des élus, ou encore l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques. Pourquoi ouvrir un nouveau tuyau parallèle, moins transparent et plus vertical, au lieu d’utiliser l’existant ?», interroge Boris Gralak.

Surcharge bureaucratique des chercheurs

Pourtant, Emmanuel Macron entend bien simplifier l’organisation de la recherche. Un vœu cher aux chercheurs, qui multiplient les alertes sur la surcharge bureaucratique dont ils souffrent. Le chef de l’État a appelé à l’acte II de l’autonomie des universités, qui doivent être les «cheffes de file» sur leur territoire, à une simplification des systèmes d’évaluation des chercheurs et à la mise en place d’un gestionnaire unique pour les unités mixtes de recherche. Les détails viendront après dix-huit mois d’expérimentation. «Aujourd’hui, les universités disposent de budgets insuffisants pour bien fonctionner. Elles ne peuvent pas absorber plus de responsabilités, et le passage à un gestionnaire unique ne dit pas qui, du labo ou de l’université, sera ce gestionnaire ni si les procédures seront harmonisées», réagit Boris Gralak.

«Le préalable à toute réorganisation est de mieux financer les établissements de recherche», tranche le secrétaire général du SNCS-FSU, qui rappelle que le budget de fonctionnement des labos vient aujourd’hui à 80% des appels à projets. «C’est cela qui pourrit la vie et les conditions de travail de tous les chercheurs.»Votée en 2021, la loi de programmation de la recherche augmente surtout le budget de l’Agence nationale de la recherche et non les dotations. Une revoyure en 2024 a été évoquée, mais sans certitude ni détail. «On ne pourra pas faire l’économie d’investir plus», juge également le PDG du CNRS.

Actuellement, la France consacre 2,2% de son PIB à la recherche, bien en deçà des 4,9% en Corée du Sud, 3,5% aux États-Unis, 3,3% au Japon et 3,1% en Allemagne. Ces quatre pays dominent (avec la Chine) les dépôts de brevets dans douze domaines technologiques d’avenir (hydrogène décarboné, acier bas carbone, quantique...), selon une étude de la Fabrique de l’industrie. Là où la France, elle, décroche.

Une usine à gaz de paperasserie

Depuis des mois, les alertes se multiplient sur les entraves administratives à la recherche. «Les trois logiciels internes au CNRS, possiblement étendus à certaines universités, sont des usines à gaz, impossibles à prendre en main, et mettent des tas de gestionnaires en burn-out, dénonce Pierre Rochette, professeur à l’université d’Aix-Marseille et auteur d’une tribune parue dans Le Monde. C’est une goutte d’eau, mais le ras-le-bol bureaucratique va bien au-delà.» Le médaillé d’argent du CNRS cite «les paperasses interminables dès que l’on travaille avec une entité privée, les difficultés à mobiliser les crédits obtenus via l’Europe ou l’Agence nationale de la recherche», gérées par son laboratoire de tutelle. Sans oublier que la plupart sont des unités mixtes, où la présence de plusieurs institutions multiplie d’autant les couches administratives. «Nous identifions les pistes d’amélioration qui relèvent du CNRS, mais il faut aussi s’engager dans une logique de contrôle a posteriori des activités des chercheurs, fondée sur la confiance», estime Antoine Petit, le PDG du CNRS, qui déplore «un contrôle trop important». «Sept de nos centres de recherche sont engagés dans les expérimentations qui vont être menées pour simplifier les procédures et harmoniser les pratiques avec les universités», témoigne Bruno Sportisse, le PDG de l’Inria. Un chantier collectif, selon lui.

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