Les occidentaux sont en train de perdre le combat technologique face à la Chine. C’est la conclusion d’un rapport de l’Institut australien de stratégie politique (ASPI), un think tank australien, qui estime que la Chine domine les Etats Unis dans 37 technologies « critiques » sur 44 et commence même à établir un monopole dans huit d’entre elles. Elle règne notamment sur les communications radiofréquences avancées telles que la 5G ou et la 6G, mais aussi l’hydrogène ou encore les batteries électriques, domaine où environ 60% de la recherche vient de Chine.
«Il y a des choses que l’on savait mais cela reste surprenant de voir la Chine en tête dans autant de secteurs de recherche», commente pour L'Usine Nouvelle Mathilde Velliet, chercheuse au programme géopolitique des technologies à Institut français des relations internationales (Ifri), qui pointe le «sérieux» de l’étude australienne. «L’intérêt du rapport de l’ASPI est qu’il essaye de dépasser les analyses qui se basent uniquement sur les annonces chinoises pour se concentrer sur la recherche, en mesurant à la fois le nombre d’institutions et l’impact des publications», souligne-t-elle.
Un « techno-nationalisme » hérité de Mao Zedong
Pour établir ce classement, l’équipe de recherche australienne, dont le rapport a été commandé par le département d’État américain, s’est en effet basée sur l’étude de milliers de publications scientifiques. « Nous avons consulté les articles scientifiques des cinq dernières années et avons conservé les 10% les plus cités, c’est-à-dire ceux avec le plus fort impact», explique au site internet américain The China Project Jamie Gaida, directeur de l’équipe de l’ASPI qui a travaillé sur ce rapport.
Autres domaines où la Chine serait en situation de «quasi-monopole» : la fabrication à l’échelle nanométrique, l’ammoniac pour l’énergie et la biologie de synthèse, les revêtements avancés, les super-condensateurs et l’hypersonique. Dans ce dernier secteur, qui inquiète particulièrement les Etats-Unis en raison de ses applications militaires, la Chine a produit au cours des cinq dernières années 48,49 % des articles de recherche à fort impact... et héberge sept des dix plus grands instituts de recherche au monde. Les Etats-Unis, eux, restent leaders dans seulement sept technologies, notamment les vaccins, l’informatique quantique, les modèles de langage, le calcul à haute performance ou encore les systèmes de lancements spatiaux.
Une domination chinoise généralisée qui peut sembler surprenante, mais dont les bases ont été posées il y a 70 ans par Mao Zedong via le concept "d’autosuffisance", qui s’inscrit dans le projet chinois de devenir une «super puissance technologique», rappelle l’ASPI. Une ambition que le président Xi Jinping a faite sienne en réalisant des investissements massifs dans les sciences et technologies et la R&D.
La France à la traîne dans la course technologique
Autre enseignement du rapport de l’ASPI : si les États-Unis arrivent en deuxième position dans la majorité des 44 technologies examinées, le fossé avec les autres pays est très important. Le classement de l’ASPI est particulièrement défavorable à la France – qui se place en 15e position derrière l’Iran, la Russie ou encore l’Australie – et se retrouve dans le top cinq pour seulement une ou deux technologies sur 44.
Un classement qu’il faut peut-être légèrement nuancer, modère Mathilde Velliet, qui souligne que le rapport de l’ASPI se concentre sur l’innovation scientifique et ne prend pas en compte «les capacités de transformation en technologie concrète et commercialisable». Reste qu’un rapport sur le même sujet, publié en janvier par la fondation américaine ITIF (Information Technology and Innovation Fondation), qui s’intéresse à la fois à la recherche fondamentale et aux applications industrielles, arrive à des conclusions similaires en ce qui concerne la domination chinoise par rapport aux Etats-Unis. Un constat qui ne surprend guère Hubert Testard, enseignant au collège des affaires internationales de Sciences Po sur l'analyse prospective de l’Asie. «La Chine possède une industrie très puissante, un savoir-faire important et une population réactive, ce qui lui permet de transformer l’innovation en modèle économique», souligne ce dernier pour L'Usine Nouvelle.
Un savoir-faire industriel indéniablement favorisé par les transferts de technologies massifs concédés par les occidentaux, ajoute Hubert Testard, qui cite l’exemple des éoliennes. «La technologie était maitrisée par les Allemands qui l’ont vendue aux Chinois entre 2000 et 2005, rappelle-t-il. Une fois en capacité de fabriquer elle-même des éoliennes, la Chine, qui n’avait pas signé l'accord sur les marchés publics de l’OMC, a pu fermer ses marchés publics, puis exporter en Europe une fois qu’elle avait atteint une masse critique.» Une dizaine d’années plus tard, les Chinois possèdent 80 à 90% du marché mondial. «L’éolien résume l’ensemble des erreurs qu’on a pu commettre avec la Chine en ne mesurant pas la rapidité avec laquelle les choses se produisaient», résume-t-il.
Cet ancien représentant de la Direction générale du Trésor pour la Chine cite également le ferroviaire. «Les quatre grands acteurs du secteur que sont Alstom, Bombardier, Mitsubishi et Siemens se sont battus pour vendre leurs technologies à la Chine, qui a lancé des appels d’offre avec des montants très conséquents, tout en interdisant les joint-ventures et en obligeant les transferts de technologie, rappelle-t-il. Tout le monde a signé, des Canadiens aux Allemands en passant par les Français et les Japonais.» Là encore, après avoir construit sur son propre territoire plus de 30 000 km de lignes à grande vitesse, la Chine s’apprête maintenant à exporter ses trains. Si la Franceavait également dans le passé bénéficié de transferts de technologie, notamment dans le nucléaire civil de la part de l’américain Westinghouse, la Chine a agi «beaucoup plus rapidement et à grande échelle, tout en poursuivant son propre effort de recherche, aujourd’hui à 2,5% du PIB et bientôt à 3%», rappelle Hubert Testard.
Des avancées spectaculaires qui, selon François Candelon, directeur monde du BCG Henderson Institute, illustrent la volonté chinoise de privilégier aujourd’hui les investissements dans l’industrie. «La Chine a pris pour modèle l’Allemagne, c’est pourquoi elle a réorienté les ressources vers les recherches qui lui paraissaient prioritaires comme les panneaux solaires ou les semi-conducteurs, note-t-il. Elle a à l’inverse attaqué les géants de l’internet comme Baidu ou Alibaba et ne s’est pas gênée pour mettre en place un arsenal juridique très strict, comme la loi sur la protection des données qui est sortie en 2021»
Stopper l’avancée technologique chinoise
Face à ce rattrapage chinois qui s’accélère, le rapport de l’ASPI, tout comme celui de l’ITIF qui dénonce le risque de monopole de la Chine, s’inscrit selon Mathilde Velliet dans un contexte où «certains pays veulent réduire leurs dépendances stratégiques et geler le développement des technologies chinoises dans certains secteurs, mais aussi remettre en cause une culture ouverte de la recherche avec des articles cosignés». Un projet politique qui risque, selon la chercheuse de l’Ifri, de se traduire par de nouvelles restrictions aux Etats-Unis, en particulier dans les secteurs où ces derniers dominent encore, comme les logiciels de conception des circuits avancés.
«Ces derniers mois, les Etats-Unis ont déjà annoncé de nouveaux contrôles des exportations, mais aussi des restrictions pour les citoyens américains qui travaillent dans des entreprises chinoises de semiconducteurs, ou même des mises en examens des chercheurs chinois dans les universités américaines», détaille la chercheuse. Pour Hubert Testard, la Chine peut être freinée mais sans doute pas bloquée. « Les Américains ont réussi à mettre les Chinois en difficulté sur les semi-conducteurs, en les empêchant d'acheter les micro-processeurs de dernière génération aux Etats-Unis ou à Taïwan et les équipements de lithographie au Japon et aux Pays Bas, mais la bataille technologique est beaucoup plus large que ça et la Chine domine clairement dans d'autres secteurs comme les télécoms, où Huawei est numéro 1 pour les dépôts de brevets, ou les moteurs électriques où CATL, créé il y a seulement 12 ans, contrôle aujourd'hui 40% du marché mondial.»
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Plutôt que d’essayer de stopper la Chine, pourquoi ne pas apprendre d’elle ? François Candelon vante la «capacité des Chinois à moderniser leurs entreprises traditionnelles», rappelant que 70% d’entre elles utilisent l’intelligence artificielle, contre environ 20% des entreprises françaises. Et si le gouvernement chinois soutient massivement ses entreprises, il laisse dans le même temps opérer une «concurrence des plus darwinistes» en jouant essentiellement le rôle de catalyseur, selon le consultant du BCG. «A l’instar des Chinois, nous devons bien sûr développer des start-up technologiques, mais il est aussi indispensable de moderniser nos entreprises, affirme-t-il. C’est critique pour notre compétitivité nationale et notre modèle social.»
Autre nécessité pour être compétitif face aux géants chinois et américains, «faire émerger un marché intérieur européen» et, plutôt que de «saupoudrer les investissements dans chaque pays», «créer des hubs pour favoriser le financement des entreprises à forte valeur ajoutée dans le domaine des batteries, du quantique ou de la biologie synthétique, pour leur permettre de se développer et d’atteindre la taille nécessaire dans cette compétition mondiale», détaille François Candelon. Et éviter de se retrouver dans une situation, comme avec les batteries au sodium, où la France est à la pointe de l’innovation mais se laisse dépasser par les Chinois, faute d’investissements. Une nécessité qui reste pour aujourd’hui un vœu pieux, tant le sentiment européen fait défaut.



