C’est une phrase de quelques lignes, cachée dans le long article 16 de la loi programmation de la recherche, adoptée en décembre 2020. Elle précise que le Haut Conseil de l'évaluation de la recherche et de l'enseignement supérieur (Hcéres) «assure, dans des conditions fixées par décret, une coordination de l'action des instances d'évaluation nationales dans les domaines de la recherche et de l'enseignement supérieur.»
Alors que le décret serait actuellement en cours de rédaction, ce point cristallise certaines craintes du côté des écoles d’ingénieurs. Ces établissements sont évalués par la Commission des titres d'ingénieurs (CTI), qui donne des avis aux ministères en vue de leur accréditation à délivrer un titre d'ingénieur. Ils sont également audités par le Hcéres, autorité administrative indépendante fondée en 2013 avec pour mission d'évaluer les établissements d’enseignement supérieur et de recherche : universités, grandes écoles ou organismes de recherche comme le CNRS.
Perte de lien avec le monde socio-économique ?
Président de Mines Nancy alumnis et de l'association de cadres et dirigeants pour le progrès social et économique (ACADI), Jean-Yves Koch s’interroge sur la coordination du Hcéres sur ces instances, dont la CTI. «C’est une commission où les entreprises sont représentées à parité avec le monde académique, que ce soit dans les audits ou la constitution des référentiels. Le Hcéres a une ADN beaucoup plus universitaire.» Directeur de l’école des Mines Nancy, François Rousseau partage ce point de vue. «Le gap culturel entre monde universitaire et monde économique reste important en France. Or, les écoles d'ingénieur forment des étudiants qui ont majoritairement vocation à irriguer le monde économique», estime-t-il dans un message publié sur son compte LinkedIN.
Ce sujet a animé les dernières réunions de la CTI - qui n’a pas souhaité commenter - et de la Conférence des directeurs des écoles françaises d'ingénieurs (CDEFI), dont le président Jacques Fayolle n’a pas répondu à nos demandes. Au sein de cette dernière, certains directeurs ont un point de vue nuancé. C’est notamment le cas de François Stéphan, à la tête de l’ECE. «Nous sommes partie intégrante de l'enseignement supérieur français et je trouve intéressant de renforcer la coopération entre CTI et Hcéres. Mais nous avons une pépite avec ce diplôme d’ingénieur à la française et il ne faudrait pas que ce changement le dévalorise.»
Conscient du fait que l’un des points névralgiques se situe autour de cette différence de représentation des milieux patronaux, Thierry Coulhon, président du Hcéres, se veut rassurant. «Le collège du Hcéres est composé de plusieurs membres issus du monde de l'entreprise : Didier Roux, Philippe Gillet ou Cathie Vix-Guterl. Cette parité de la CTI entre l'académie et le monde socio-économique est une excellente chose, c’est un principe dans lequel le Hcéres n’a aucune difficulté à s'inscrire.»
Une meilleure coordination des audits
Une autre des questions en suspens concerne la dimension internationale des diplômes d'ingénieur. La CTI délivre par exemple le label européen EUR-ACE, qui facilite notamment la reconnaissance des diplômes et la mobilité académique des étudiants. «Est-ce que ces mécanismes vont évoluer avec ce décret ? C’est pour le moment basé sur l'interprétation du mot coordination", considère Laurent Champaney, vice-président de la Conférence des grandes écoles. Celui qui est également directeur des Arts et Métiers fait partie de ceux qui insistent sur la nécessité de mieux articuler les audits de la CTI et du Hcéres, dont certains sont conjoints depuis plusieurs années. Un dossier unique d’auto-évaluation CTI/ Hcéres des écoles d’ingénieur est d’ailleurs transmis aux établissements.
Pour Thierry Coulhon, l’objectif de ce décret est justement de renforcer ce travail d’équipe. «La frontière entre les écoles d’ingénieurs et le monde universitaire n’est pas en train de disparaître, mais s'enrichit. Une école comme Centrale Supélec, qui a une identité historique liée à l'ingénierie, est aujourd’hui une composante de l’université Paris-Saclay. Idem pour les Mines de Paris, Chimie Paris Tech et l'ESPCI au sein de l’université PSL», illustre le président du Hcéres. Il espère que le décret définira un cadre réglementaire précis au sein duquel les deux institutions pourront intensifier leur collaboration.



