Certains y voient un «coup de poignard», d'autres un «coup de massue». Pour la centaine de salariés du site de Caudry (Nord), l’annonce de l’arrêt de la production par Nestlé le 2 mars est celle de trop. C’est sur ce site que sont produites les pizzas de la marque Buitoni, notamment celles de la gamme «Fraich’Up» au cœur du scandale sanitaire qui a éclaté en mars 2022. Des produits ont été contaminés par la bactérie E.Coli, ce qui a provoqué le décès de deux enfants en France et des dizaines d'hospitalisations. Depuis cette date, la grande majorité des salariés a gardé le silence. Il a été rompu le 7 mars.
Le rendez-vous est fixé à l’heure du déjeuner, devant l’usine. «Poudre aux yeux», «mensonges et trahisons», les banderoles donnent le ton. Le redémarrage de la production le 21 décembre a suscité des espoirs. 71 jours plus tard, ils se sont envolés. «La méthode est très brutale, il n’y avait pas de signes annonciateurs de ce nouvel arrêt, explique Jeanne*, salariée de la Spac depuis 31 ans. Nous étions lucides, nous savions que nous avions cette épée de Damoclès sur la tête, mais nous ne nous attendions pas à fermer si tôt.» Ses voisins confirment. «Ils ne nous ont jamais dit la vérité, peste Raoul, lui aussi salarié expérimenté qui travaillait du côté de la boulangerie. C’était: "Taisez-vous et l’usine va redémarrer". Ils nous ont endormis.»
Baisse de volumes ou volonté de tourner la page?
«C’est difficile de comprendre, car la direction nous a fait des promesses sur les volumes l'été dernier», corrobore Marc, salarié depuis plus de trente ans lui aussi. Seules 340 tonnes auraient été produites depuis la reprise. Propriétaire de Buitoni, Nestlé invoque une chute «drastique» de ses ventes en rayon. Stéphane Derammelaere, le délégué syndical Force Ouvrière, émet une autre hypothèse: «Nestlé veut se débarrasser du furoncle qu’est l'usinepour faire oublier cette crise alimentaire qui lui colle à la peau», a-t-il déclaré devant les quelques journalistes présents.
Cette nouvelle annonce vient parachever une année de galères pour ces ouvriers. L’éclatement du scandale le 18 mars les a plongés dans la tornade. «Au début, j’étais sonnée, je ne voulais pas y croire», raconte Sophie. «On s’est forcément sentis coupables, on s’est dit qu’aurait pu faire plus», renchérit Jean. Cette incompréhension et ce sentiment de culpabilité, au moins dans les premiers temps, sont partagés par nombre d'employés interrogés.

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La situation, passés les murs de l'usine, n'aide pas. «Quand j’allais chercher mes enfants à l’école, j’entendais les gens dire qu’on travaillait mal, se rappelle Corenthin. A l'éclatement du scandale, quand nous sortions de l’usine, des gens venaient pour nous traiter d’assassins.» Les services sanitaires de l'Etat se feront l’écho de la présence de «rongeurs» sur le site, dans leur décision de suspendre la production. Mais c’est surtout des clichés, qui montrent des aliments jonchés sur le sol ou des bacs remplis en bout de ligne, qui vont alimenter l’image d’une usine sale auprès du grand public.
Inquiétudes autour d'une fermeture définitive
Les salariés estiment avoir été les seuls en première ligne. Le mutisme de la direction, qui se fendra d’une communication laconique dans les semaines suivant l’éclatement du scandale, a été mal vécu. «Nous n’étions pas soutenus, souligne Aude. Les journalistes venaient nous prendre en photo sur le parking à la sortie de l’usine.»«Ce qui a tué l’usine, c’est la communication, confirme Paul, un des plus jeunes salariés, arrivé en 2015. Il nous a été déconseillé de nous exprimer dans les médias. Mais à cause de ce silence, nous nous sommes faits défoncer.» Certains reportages font des dégâts. Le Complètement d’enquête diffusé en octobre 2022 n’a pas laissé que des bons souvenirs. «Elise Lucet nous a fait mal, se souvient Jeanne. Ils ont attaqué les ouvriers. Nous sommes les dommages collatéraux de cette situation.»
La réouverture du site le 21 décembre a laissé supposer aux salariés qu'ils avaient atteint le bout du tunnel. Finie une année où, outre la pression extérieure, beaucoup de salariés ont trouvé le temps long, sollicités seulement deux ou trois jours dans la semaine pour effectuer des opérations de nettoyage, sans en voir la finalité. «Il y a eu de la joie lors de cette annonce, explique Marc. Nous allions pouvoir reprendre le travail, revoir les amis. J’en avais marre d’être chez moi. Huit mois, c’est long.» Le répit aura été de courte de durée. Et si, officiellement, Nestlé indique qu’«aucune décision n'est prise sur le futur de l'usine de Caudry», l’issue fait peu de doutes. Le groupe indique qu'il reviendra vers les équipes le 30 mars.
De quoi nourrir des craintes légitimes quant à la reconversion de ces salariés, souvent âgés d'une cinquantaine d'années. Le maire de la commune, Frédéric Bricout, arrivé sous les hourras à 14h08, a une petite idée. «Nestlé doit prendre ses responsabilités. Ce n'est pas aux salariés de payer leurs erreurs. La pizza est morte sur ce site, mais il peut y avoir une production de substitution: pourquoi pas celle des sites ukrainiens de Nestlé à l’arrêt? A eux de trouver une solution pour sauver les emplois.» Alors, en attendant l’issue, et pour s’armer contre le froid et la pluie qui ballottent les manifestants, le maire se charge de distribuer de la prune.
*Tous les prénoms des salariés ont été modifiés
Pour l'intersyndicale, la demande existe en France et en Europe
Dans un communiqué de presse du 8 mars, l’intersyndicale de Nestlé en France enjoint le groupe de ne pas ajouter le «drame social» au «drame sanitaire». «Nestlé doit assumer les conséquences de l’accident industriel qui questionne sa gestion de la sécurité alimentaire. Les salariés ont déjà subi de très lourds dommages à travers la douleur des familles meurtries par les produits qu’ils ont fabriqués et par l’arrêt de leur outil industriel depuis près d’un an», écrivent les syndicats. «La catégorie pizza continue d’exister au sein du groupe, donc l’usine de Caudry doit y être associée. Même si la confiance des consommateurs s’est érodée engendrant une baisse du marché, il existe toujours une demande en France et au niveau européen. La capacité du groupe sur l’innovation et son service à la distribution doivent être déployés pour apporter une solution aux salariés», poursuivent-ils.



