L'Usine Nouvelle. - Le plan de relance permettra-t-il de réindustrialiser la France ?
Olivier Lluansi. - Oui ! On va relocaliser de l’activité industrielle, mais pas toute l’industrie. Il est par exemple peu probable qu’on relocalise de l’industrie à faible valeur ajoutée et à fort taux de main d’œuvre. Ce qui est important de noter, c’est qu’avec les efforts réalisés depuis dix ans, tant du côté des entreprises que de la puissance publique, l’offre française sans être totalement compétitive, l’est à nouveau sur de nombreuses catégories de produits. Mais ce potentiel n’est pas pleinement exploité. Prenons l’exemple des cartes électroniques. On a encore cette image de ces lignes de montage en Asie, de ces grandes rangées d’opératrices très minutieuses qui mettent des composants sur des cartes plastiques. Aujourd’hui, ce sont des opérations essentiellement automatisées pour lesquelles la France pourrait être compétitive.
Il sera difficile d’affirmer "telle filière est compétitive", mais dans chacune des filières certains segments de la chaîne de valeur peuvent donner lieu à des relocalisations. Mis bout à bout, ils permettront de réindustrialiser la France. En travaillant avec le Conseil national des achats, nous avons ainsi identifié 58 catégories de produits "les plus propices à des relocalisations" : elles sont qualifiées par les donneurs d’ordre, par les acheteurs eux-mêmes. Dans cette liste les deux tiers sont des rapatriements classiques de productions et un tiers sont ce qu’on appelle des "localisations", c’est-à-dire des marchés nouveaux, émergents ou en pleine transformation.
A quoi pensez-vous en particulier pour les localisations ?

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Par exemple le marché des biomédicaments et des biosimilaires, ce sont médicaments produits à partir du vivant et non de la chimie fine. Le marché potentiel est énorme, les premières usines sont en Asie, suivant le mouvement des années 80-90 de délocalisation des médicaments et des principes actifs. Il n’y a pas de raison de ne pas positionner des sites de biomédicaments en France.
Pour chacune des catégories de produits identifiées, il faut maintenant analyser les conditions de la faisabilité, les leviers de succès. C’est l’étape suivante. Y-a-t-il des questions réglementaires ? Est-ce une question de cadre contractuel ? Par exemple, certains sous-traitants du ferroviaire affirment ne pas avoir besoin de délocaliser en Europe de l’Est pour être compétitifs si seulement les marchés étaient passés pour deux ou trois ans, afin de leur permettre de réinvestir dans leur outil productif, et non pour six mois comme ils le sont actuellement. Concernant la réglementation, prenons un autre exemple : les réfractaires pour les fours de verres et d’acier. Si la législation française forçait plus encore leur recyclage, plutôt que de les considérer parfois comme des "déchets ultimes", on changerait le modèle économique et on limiterait les importations en provenance de pays lointains.
Dans cette crise, le plan de relance est présenté comme une chance pour préparer la France de 2030, partagez-vous cette opinion ?
Comme toutes les crises, elle accélère les changements. Je suis ravi que les grands facteurs de transformation de l’industrie que nous évoquions dans notre livre « Vers la renaissance industrielle » [Editions Marie B. 2020] soient cités par le ministre Bruno Le Maire : l’hybridation industrie-services, l’obsolescence de l’opposition industrie/environnement, le fait que l’industrie soit un vecteur de cohésion territoriale. La désindustrialisation est aux villes moyennes, ce que la mécanisation de l’agriculture et l’exode rural furent aux villages. Nombre de nos villes moyennes sont "en déprise", elles vont mal. Si on ne leur apporte pas un supplément d’âme et…économique, on va vers des catastrophes sociales et politiques. L’analyse du mouvement des Gilets jaunes est complexe mais il part aussi de gens qui se sentent dans une forme de relégation et qui vivent dans ces villes intermédiaires.
N’y a-t-il pas une contradiction à promouvoir une relance avec une grande rapidité d’exécution tout en faisant des choix structurants pour l’avenir ?
On peut s’inscrire dans le futur en lançant d’ores et déjà les projets. L’avenir est de plus en plus incertain, aussi pour l’aborder il faut une vision long terme et être agile, pragmatique, parfois opportuniste en lançant les projets qui sont prêts et qui vont dans le bon sens.
En revanche, un point essentiel est celui de l’exécution. L’Etat s’est redoté de moyens, d’une vision, c’est très bien. Cependant ce sont les régions qui pilotent le développement économique local et elles ont un vrai rôle pour structurer les écosystèmes. Les projets industriels sont ancrés dans des territoires, là où il existe une vraie envie d’industrie. Cette question du rôle de chacun a été un débat lors du lancement des « Territoires d’industrie ». Nous avons lancé cette initiative en national mais très rapidement, après une vingtaine de Territoires pilotes, nous avons remis le pilotage aux Régions. L’Etat est légitime pour donner des impulsions, flécher des moyens, ensuite il faut que les régions retrouvent leur rôle opérationnel et structurant.
Comment cela peut-il se passer ?
Il y a de nombreuses modalités possibles. Dans « Territoires d’industrie », l’Etat a gardé ses moyens via ses opérateurs nationaux, la Banque des Territoires, Bpifrance, l’ADEME mais la validation des projets, elle, était faite en région. Elle ne remontait pas au niveau national. Derrière cette organisation, il y a une question de confiance.
Dans votre livre, vous évoquez trois types d’usines à l’avenir : des méga-usines, des usines intermédiaires de proximité et des micro-usines. Sur lesquelles pariez-vous pour la France ?
Les méga usines sont moins probables en France, à part quelques gigafactories liées à des enjeux stratégiques, avec un accompagnement direct ou indirect de la puissance publique. Car il faut aller chercher des économies d’échelle et des facteurs coût avant tout. Peut-être dans les batteries, on en parle aussi dans les panneaux solaires.
En revanche, je crois beaucoup aux usines de taille intermédiaire de 200 à 300 personnes pour réindustrialiser la France, avec des collectivités locales qui s’investissent sur le foncier, la formation, l’attractivité auprès des cadres. Ce sont des modèles pertinents. Imaginez Saint-Jean de Maurienne si l’usine de Rio Tinto n’avait pas été reprise par Trimet.
Voyez-vous des filières spécifiques pour ces usines intermédiaires ?
On ne peut plus raisonner seulement en termes de filières. Les chaînes de valeurs ont été fragmentées par la mondialisation. Il n’y a plus un produit industriel complexe qu’on ne fabrique entièrement en France, sauf peut-être un avion ou un navire de la Marine nationale. C’est la réalité d’aujourd’hui. La filière a son sens pour donner une vision mais il faut aussi mettre en avant les écosystèmes et les compétences.
Comme pour les catégories de produits propices à la relocalisation, ces usines intermédiaires ont leur place dans quasiment toutes les filières. La compétitivité d’un écosystème, la formation, le foncier, le cadre de vie pour les talents, la proximité du marché final sont essentiels dans le choix de leur localisation.
Et les micro-usines, quelles sont-elles ?
Pour donner une image, ce sont celles qui sont dans l’arrière-boutique du magasin et qui servent à rendre un produit immédiatement disponible et totalement personnalisable. Cela concerne déjà certains secteurs, comme les cosmétiques en particulier. Le potentiel est là en théorie, mais leur déploiement est encore une inconnue. Seront-elles importantes dans la chaine de fabrication ou bien est-ce un effet de mode, un phénomène de niches, l’avenir le dira.
Vous constatez un mouvement de financiarisation préjudiciable à l’industrie manufacturière, est-ce irrémédiable ?
Aujourd’hui, l’industrie peine à délivrer les retours sur investissement attendus du monde financier. Lorsque les investisseurs ont le choix entre une plateforme Tech dont la valeur va se démultiplier en quelques années et une industrie qui offre traditionnellement entre 5 et 10 %, de rentabilité leur choix est vite fait. Le modèle de l’industrie peut-il perdurer dans ce monde-là ou doit-il se remettre en cause ?
L’industrie manufacturière a beaucoup fait du « cost plus », c’est-à-dire son coût plus une marge la plus serrée afin d’être compétitive. Elle a moins travaillé sur sa valorisation autour d’une histoire comme dans la tech ou sur une marque comme dans le luxe. La « servitisation » de l’industrie permettrait de rejoindre des modèles de marges plus élevées. En hybridant produits-services, on se rapprochera des attentes des financeurs et de création de valeur.
Prenons l’exemple de Schneider avec l’acquisition récente de la société de logiciel Osisoft pour 4,2 milliards d’euros. Les produits manufacturiers que vend cette entreprise sont désormais tous connectés, il faut donc travailler sur la valorisation des données. Dans l’industrie, le ratio de création de valeur 50 % de services, 50 % de produits, c’est sans doute le bon objectif, aussi contre-intuitif que cela puisse paraître parfois.
A court terme, la consolidation des bilans des entreprises industrielles est un vrai enjeu. Si nous n’avons pas de « fonds de pension », les Français ont une épargne significative. Si on réinvestissait seulement quelques pourcents de cette épargne vers notre outil productif, nous pourrions trouver les moyens d’un capitalisme lent. Pour l’industrie seule, il suffirait de 20-30 milliards d'euros.



