Entretien

«Ynsect a surmonté ses difficultés et va effectuer ses premières livraisons», assure l'investisseur Eric Archambeau

L'investisseur Eric Archambeau livre son regard sur la transition du système alimentaire, alors qu’il lance fin 2023 un nouveau fonds de capital-risque de 360 millions d’euros pour accompagner les jeunes pousses susceptibles de trouver leur place dans l'assiette de demain. 

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Eric Archambeau
Eric Archambeau dirige le fonds de capital risque Astanor Ventures.

Il est de ceux qui financent la transition du système alimentaire. Eric Archambeau est à la tête du fonds d’investissement Astanor Ventures, notamment rejoint en 2021 par Emmanuel Faber, l’ancien boss de Danone. Ce spécialiste du capital-risque s’est entre autres signalé par des prises de participation chez Ynsect ou encore dans Standing Ovation. Astanor Ventures revient à la charge en cette fin d’année 2023 avec le bouclage d’un nouveau fonds, toujours exclusivement dédié à la recherche de jeunes pousses susceptibles de participer à la transformation du système alimentaire, gonflé cette fois de 360 millions d’euros. Eric Archambeau nous détaille sa philosophie.

L'Usine Nouvelle - Après un premier fonds doté de 270 millions d’euros lancé en 2020 à destination de la transition alimentaire, vous repartez en bataille avec ce nouveau fonds : pourquoi continuer à choisir l’agro ?

Eric Archambeau - Nous sommes face à la nécessité d’une profonde transformation : il faut passer progressivement d’un secteur mis en place ces 70 dernières années, dont l'objectif était de fournir des calories pas cher dans le monde entier, à un secteur dont le but va être de proposer une nutrition abordable, des valeurs nutritionnelles accessibles au plus grand nombre. Ce système de calories peu chères a provoqué de gros problèmes aux deux extrêmes de la chaîne alimentaire : nous avons poussé les agriculteurs à faire des volumes avec pour résultat des sols appauvris sur lesquels il faut mettre de plus en plus de produits chimiques, et ces calories à bas coût ont provoqué des épidémies d’obésité, de diabète… La bonne nouvelle, c’est que nous sommes en mesure d’amorcer un cercle vertueux.

Ce postulat signifie que certaines entreprises seront disqualifiées d’office…

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Tout à fait. Notre premier filtre est de s’assurer que les sociétés que nous accompagnons vont permettre de développer un système beaucoup plus durable sur toutes les dimensions que nous suivons – l'eau, la biodiversité… Mais cela ne signifie pas pour autant que nous sommes opposés à la filière animale par exemple : il y a des modes d’élevages compatibles avec un futur durable pour la planète. C’est à ce même titre que nous ne sommes pas obsédés par les burgers végétariens, ces produits peuvent parfaitement être mauvais pour la santé et l’environnement.

Quel bilan tirez-vous de ce premier fonds ?

Sans même parler du Covid, il s’est passé trois choses importantes depuis 2020. La première c’est l’inflation : soudainement, le prix des aliments est devenu très important pour le consommateur. C’est probablement une sur-réaction, mais nous ne pouvons pas le nier. La deuxième, c’est les difficultés traversées par toute la vague des produits véganes ou à base de protéines végétales. C’est en partie lié à cause du prix, mais surtout parce que les gens se sont aperçus que les promesses derrière ces produits n’étaient pas toujours tenues, que ce soit le bénéfice pour la santé ou pour la planète. Si nous prenons l’exemple de Beyond Meat, où nous avons refusé d’investir, l’entreprise a recouru à de nombreux additifs pour donner de la mâche et du goût à ses produits. Au contraire, nous accompagnons une jeune pousse américaine, Wicked Kitchen, qui a une panoplie large de produits, des glaces aux steaks, et a réussi à conserver une bonne place dans les linéaires malgré la réaction des distributeurs. Cette entreprise a de bonnes chances de s’en sortir.

Le dernier point, je l’illustre par le sujet des fermes verticales. Nous avons investi dans Infarm, qui était sur une niche d’herbes aromatiques qui nous semblait pertinente. Cette société a été prise dans la spirale de l’argent gratuit avec tout ce capital qui a été apporté aux entreprises de la tech ces dernières années. Ces entreprises se sont retrouvées dans une logique d’hyper croissance sans avoir les fondamentaux. Quand le manège s’est arrêté, ces sociétés peu profitables n’ont plus eu accès à la dette. Heureusement, nous avions investi dans peu de ces sociétés.

Comment vous êtes-vous adapté à ce nouvel environnement ?

Nous sommes revenus très vite à une orthodoxie, en nous tournant vers des partenaires stratégies capables de mobiliser d’importants Capex. Je pense par exemple à une belle réussite comme Monarch Tractor, une entreprise californienne qui a développé un tracteur électrique et autonome. Ils souhaitaient lever 200 millions d’euros pour faire une usine. Il se trouve que Foxconn s’est installé dans le Midwest pour faire de la fabrication d’automobiles pour le compte de tiers. Faire des tracteurs était une très bonne manière de débuter pour eux. Nous avons dit aux équipes de Monarch Tractor : «Foxconn est là, utilisez leurs capacités». Au final c’est plus une entreprise de logiciel que de matériel, parfaitement en phase avec les besoins de l’agriculture numérique.

Le français Ynsect, dans lequel vous avez investi, traverse des difficultés et fait évoluer son modèle économique. Comment l'expliquez-vous ?

Les difficultés auxquelles vous faites allusion sont des retards et dépassements de budget ces deux dernières années pour la construction de la grande usine d’Amiens dans une industrie – celle des insectes – où tout est encore à inventer. Nous avons fait venir à la direction de la société il y a presque un an déjà des personnes qui ont eu des responsabilités très importantes dans des groupes industriels et ils n’ont exprimé aucune surprise à ce que la société ait pu rencontrer ces difficultés sur des processus industriels encore inconnus jusque-là. Toutes les autres sociétés du secteur des insectes en France ou en Hollande passent par les mêmes cycles d’apprentissage. La bonne nouvelle c'est que Ynsect a désormais surmonté ces difficultés va effectuer ses premières livraisons en ce mois de décembre. Les livraisons s’accéléreront au premier trimestre 2024 pour couvrir l’ensemble de la gamme de produits.

Le choix de se consacrer essentiellement (mais pas uniquement) au petfood est une décision purement économique et stratégique : des grands clients internationaux ont testé et validé leur intérêt pour les produits Ynsect et ont trouvé des qualités nutritionnelle, organoleptique et d’amélioration de la santé métabolique des chats uniques. Le volume de la demande pour ces produits haut de gamme justifie cette orientation vers le marché petfood. Il faudrait d’ailleurs plusieurs usines de la taille de celle d'Amiens pour satisfaire à cette demande globale, ce qui est de très bon augure pour le futur de la société Ynsect.

La transition alimentaire semble parfois lente à mettre en œuvre en France. Qu’est-ce qui bloque à votre avis ?

La France est un peu schizophrène : il y a de très beau succès technologiques, mais toujours une forme de nostalgie, en particulier dans l’agriculture. Il y a des enjeux de transition générationnelle partout en Europe, mais cela pose moins de problème dans les autres pays européens de laisser les jeunes générations faire de l’agriculture différemment.

Et côté des investisseurs ?

Heureusement que Bpifrance est là ! Il y a peu de familles industrielles qui investissent en France. Les Allemands investissent en Allemagne, les Belges en Belgique, les Français, hormis quelques exceptions notables, investissent peu en France – en revanche, je les vois investir à l’étranger. Je pense qu'il y a une incertitude quant à la situation à long terme en Hexagone : il est compliqué de planifier des investissements à quinze ans quand on ne sait pas à quelle sauce on va être mangé.

Comment comptez-vous avoir un retour sur investissement satisfaisant alors que, outre les turbulences traversées par l’écosystème des start-up, l’agroalimentaire est un secteur avec une rentabilité structurellement faible ?

Il faut croire qu’il y aura suffisamment d’intérêt pour le changement de la part de grands acteurs du secteur. Notre impact n’est pas seulement celui que nous pouvons avoir dans la société en tant qu’investisseur, mais celui qu’aura la société quand elle se fera racheter dans quelques années. Si nous arrivons à «infecter» de l’intérieur les grands donneurs d’ordres pour les rendre pour plus vertueux nous aurons joué notre rôle. Nous aurons des acquisitions, liées à la fois aux réalisations de nos activités, à des changements de régulation, mais aussi des changements de comportements de la part des clients finaux. Cela passera aussi par des entrées en bourse, notamment aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.

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