Entretien

« Les big food qui nourrissent le monde, c’est le passé » pour Emmanuel Faber, ex-PDG de Danone, et Eric Archambeau d'Astanor Ventures

Emmanuel Faber, ex-PDG de Danone, rejoint comme associé Astanor Ventures. Co-fondé en 2017 par Eric Archambeau, ce fonds gère un total de 264 millions d’euros, qu’il investit dans les entreprises à impact du secteur de l’agriculture, à l’image d'Ynsect, d’Infarm et de Modern Meadow. Pour L’Usine Nouvelle, Emmanuel Faber et Eric Archambeau reviennent sur le rôle de la finance dans la transition agroaécologique.

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Emmanuel Faber Eric Archambeau Astanor
A gauche, Emmanuel Faber, ancien PDG de Danone, à droite Eric Archambeau, cofondateur d'Astanor Ventures

L'Usine Nouvelle. – Pourquoi avoir choisi de rejoindre un fonds ?

Emmanuel Faber. – En 2015, lorsque j’ai créé à New York le fonds Danone Manifesto Ventures, j’avais déjà pour objectif de mettre un pied dans le futur de l’agroalimentaire. Depuis, j’ai été sollicité par beaucoup d’acteurs de cette industrie. La question s’est aussi posée de monter mon équipe… Mais il y a peu de temps pour agir : la transition climatique se passe maintenant. L’un des éléments qui m’a convaincu de choisir Astanor, c’est que les fonds futurs levés par les associés relèveront obligatoirement de l’article 9 du règlement européen « Sustainable Finance Disclosure Regulation » (SFDR).

Cela signifie qu’ils devront avoir pour objectif une réduction de l’impact climatique et environnemental. Astanor fait partie des 3% de fonds qui, depuis la sortie de cette réglementation, ont choisi de s’inscrire sous l’article 9. Cela se traduit par exemple par le fait qu’un tiers de la rémunération des associés est indexée à la surperformance du fonds. C’est une mesure que nous avions déjà mise en place il y a 15 ans chez Danone. Aujourd'hui, je me retrouve dans l’ADN et la philosophie d’investissement d’Astanor.

L’arrivée d’Emmanuel Faber sert-elle vos futures collectes de fonds ?

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Eric Archambeau Nous avons déjà levé 265 millions d’euros et en avons déjà investi une part importante. Une nouvelle levée de fonds sera réalisée prochainement. Emmanuel Faber nous rejoint aujourd’hui en tant qu’associé, avec une mission opérationnelle. Il a une vraie légitimité dans le secteur agroalimentaire. Mais il apporte en plus également une crédibilité, grâce à son implication sur le sujet de l’impact social et environnemental.

Quel est le rôle du private equity dans la transition écologique ?

La réglementation européenne, qui indique le niveau d’impact des fonds lorsqu'ils cherchent des investisseurs, va changer la donne.

—  Emmanuel Faber

Emmanuel Faber Le capital privé comme public est clé. Il y a un enjeu considérable pour synchroniser la finance avec les besoins de transition des grandes entreprises. Aujourd’hui, la question des résultats de court terme est réelle pour les fonds. Mais la réglementation européenne, qui indique le niveau d’impact des fonds lorsqu'ils cherchent des investisseurs, va changer la donne. A partir du moment où les émissions de carbone des entreprises ou du portefeuille de dettes vont pouvoir être comparées, un mécanisme d’évaluation pour le marché des capitaux va se mettre en place. D'autant plus que les Etats ont pris des engagements climatiques. Or, si les entreprises ne tiennent pas leurs objectifs, les pays ne pourront pas tenir les leur.

Si l'on vous suit, le capitalisme responsable va donc venir de la finance ?

Emmanuel Faber Les financiers sont sous pression de leurs mandants quant à leurs investissements. Le meilleur exemple est celui du charbon. Aujourd'hui, il n’y a plus de capital pour le financer. Quand AngloAmerican a mis en bourse son activité charbon, elle a été valorisée seulement un tiers de son Ebitda. Plus personne ne veut « se salir les mains », parce que c’est de cela dont il s’agit, avec le charbon. La mise en place de métriques, pas seulement sur le carbone, mais également sur la biodiversité via des analyses sur la pollinisation, les espèces préservées, va engendrer des mécanismes qui vont forcer les financiers à faire le tri. Cela va devenir un sujet de compétitivité vis-à-vis des gens qui leur confient leurs comptes. Sans la finance, la transition ne peut pas se faire.

En France, les plus grosses levées de fonds concernent des entreprises du numériques, comme Mirakl ou Sorare. Pourquoi l’agtech peine à mobiliser ?

Eric Archambeau C’est une question de temps. Aujourd’hui, nous n’y arrivons pas car jusqu'à peu, il n’y avait pas encore assez de projets. Cela va changer dans les années à venir.

Emmanuel Faber– L’agriculture est un sujet compliqué, parce qu’il repose sur le cycle du vivant, il prend du temps et il est géospacialisé. Pour refaire un sol par exemple, il faut 30 ans. Certes, il y a des moyens d’accélérer et la technologie est, à cet égard, essentielle. Mais l’agriculture n’est pas une plateforme virtuelle où il suffit d’avoir séduit des communautés d'adolescents pour que cela fonctionne. C’est aussi pour cela que nous avons besoin de la technologie pour améliorer l’efficacité du secteur. Mais je suis convaincu qu’il y a deux principales voix pour assumer une transition juste climatique et sociale : la gestion des consommations énergétiques et la transition agroécologique.

Va-t-on réussir à nourrir sept milliards de personnes sans agriculture intensive ?

Il est difficile pour les entreprises leader de leur marché d’être disruptives. C’est pourquoi nous devons soutenir les entreprises à impact.

—  Eric Archambeau

Eric Archambeau Oui, mais comme le disait Emmanuel, cela ne se fera pas du jour au lendemain. Paradoxalement, nous savons que nous n’avons pas beaucoup de temps. C’est pourquoi la technologie est si importante. Elle est essentielle pour accélérer la transition. Et cela ne viendra pas des acteurs en place. Comme dans tous les secteurs, il est difficile pour les entreprises leader de leur marché d’être disruptives. C’est pourquoi nous devons soutenir les entreprises à impact.

Emmanuel Faber Mais les innovations ne sont pas seulement technologiques. L’idée n’est pas de remplacer l’humain ou la nature. C’est, au contraire, de voir comment la technologie permet de remettre l’homme au centre. Depuis 70 ans, la question de l’alimentation s’est banalisée et industrialisée. Nourrir sept milliards de personnes avec ce système, cela ne peut pas fonctionner. Le changement climatique va nous obliger à retrouver une alimentation enracinée, locale. La question n’est donc pas de savoir si demain, on va pouvoir nourrir neuf milliards de personnes, mais si ces personnes peuvent se nourrir. « Big food » qui nourrit le monde : cette idée est héritée du siècle passé, et il faut qu’on en sorte.

Mais comment ?

Emmanuel Faber En redonnant à l’alimentation la place qu’elle doit avoir dans la transition. Je suis persuadé qu’elle est centrale, à l’image de ce que l’on a vu pendant la pandémie. Les problématiques de rupture de chaînes d’approvisionnement, les saisonniers qui n’ont pas pu faire les récoltes… Il s’agit avant tout de questions de souveraineté, qui vont faire que la place de l’alimentation va augmenter. Il y aura peut-être des arbitrages à faire entre des dépenses et du temps, sur des outils de divertissements digitaux ou sur celles de l’alimentation. Mais je suis optimiste. Avec l’aide de la technologie et en misant sur des outils qui favorisent les changements sociétaux, l’humanité aura la possibilité de se nourrir mieux qu’aujourd'hui.

Propos recueillis par Adeline Haverland et Anne-Sophie Bellaiche

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