Enquête

Logistique : Un concentré d'enjeux RSE pour la filière chimie

S'ils ne constituent pas nécessairement le premier sujet qui vient à l'esprit en matière de responsabilité sociétale des entreprises de la chimie, le transport et la logistique n'en concentrent pas moins, à eux seuls, un grand nombre des enjeux propres à la démarche RSE de la filière : le Responsible Care. Par le biais du SQAS, de la démarche FRET21, ou encore de la digitalisation, les industriels chargeurs s'attellent ainsi, entre autres, aux côtés de leurs partenaires logistiques, à renforcer la sécurité de leurs opérations de transport et à en réduire les impacts environnementaux.

Réservé aux abonnés
Kem One
Deux automoteurs hybrides assurent les rotations entre les sites Kem One de Fos-sur-Mer/Lavéra et de Saint-Fons, pour le transport de chlorure de vinyle monomère (CVM).

Ils sont six. Six grands principes qui guident aujourd'hui l'action de plus de 300 acteurs de la chimie en France, aux commandes de près de 600 sites industriels à travers l'Hexagone. Six piliers d'une démarche RSE (responsabilité sociale/sociétale et environnementale des entreprises) d'envergure mondiale, née il y a quatre décennies sous l'impulsion de l'industrie chimique canadienne, et dans laquelle s'est volontairement engagée une bonne partie de la filière française dès 1990 : le Responsible Care.

« Le Responsible Care est tout simplement le référentiel RSE de la chimie; la réponse de la filière aux Objectifs de développement durable [ODD, N.D.L.R.] », résume Marie Zimmer, responsable au sein de l'organisation professionnelle France chimie de ce « vaste » sujet. Vaste, en effet, au vu de l'étendue des aspects dont ce référentiel « large » et « global », tel que le décrit Marie zimmer, vise l'amélioration continue : recyclage et valorisation des déchets, promotion de la diversité et de l'égalité des chances, ou encore consommation raisonnée des matières premières et des ressources énergétiques, pour n'en citer que trois.

Autant d'aspects cruciaux pour l'industrie chimique, auxquels s'ajoute aussi un sujet a priori moins prégnant pour la filière : le transport. « Nous sommes avant tout des industriels. Nous nous préoccupons donc évidemment en priorité des enjeux RSE liés à notre outil de production, notamment sa décarbonation », explique le responsable transports et logistique de France chimie, Olivier Galisson, se faisant ici le porte-parole des adhérents de l'organisation professionnelle. « Cela fait d'ailleurs partie de notre feuille de route », souligne le responsable. Transport et logistique en sont, quant à eux, tout simplement absents…

En tant que chargeurs, les acteurs de la filière n'ont en effet pas directement la main sur ces aspects : « Nous ne faisons pas de transport pour compte propre, ce travail est sous-traité auprès de nos partenaires logistiques », éclaire O. Galisson. « Notre action n'est donc pas de premier niveau, et porte plutôt sur du conseil ; sur l'imposition d'un cahier des charges dans lequel nous appelons le prestataire à être vertueux », précise-t-il.

Vos indices
Indices & cotations
Tous les indices

S'ils ne sont donc pas directement situés dans le giron des industriels, transport et autres opérations logistiques n'en concentrent pas moins plusieurs enjeux RSE pour les acteurs de la filière chimie française, très dépendante - outre des flux intérieurs inter-usines - des échanges internationaux, en vertu de son statut de premier secteur industriel exportateur du pays. Des enjeux notamment situés au carrefour de trois des six principes fondamentaux de la démarche Responsible Care : protection des populations et de l'environnement ; renforcement des systèmes de gestion des produits chimiques ; mais aussi action auprès des partenaires commerciaux dans le but de promouvoir une gestion sûre des produits chimiques. «Sur ces trois piliers, l'entreprise peut évaluer, fixer des exigences minimales et émettre des recommandations auprès de ses partenaires logistiques sur de nombreux plans : santé, sécurité, environnement, développement durable, efficacité énergétique, ou encore émissions de gaz à effet de serre », liste Marie Zimmer. Dès le milieu des années 90, le Conseil européen de l'industrie chimique (Cefic) a ainsi mis en place, aux côtés des partenaires logistiques de la filière, le Safety Quality Assessment System (SQAS), un référentiel sur lequel les entreprises de la chimie peuvent, depuis lors, s'appuyer pour évaluer leurs prestataires logistiques sur le plan de la sécurité, de la santé ou encore de l'environnement.

Le SqaS, référentiel fondateur devenu fondamental

«Le SQAS est véritablement devenu un incontournable de la chimie», témoigne Stéphane Martin, team leader de la solution Chem Logistics proposée par Dachser, partenaire logistique de grands noms du secteur. «Toutes ces entreprises nous évaluent aujourd'hui sur la base de ce référentiel, qui prend en compte de nombreux aspects, tant sur le plan administratif, que sur celui de la sécurité ou de la RSE», ajoute S. Martin. Suite au violent incendie qui a touché, en 2019, l'usine Lubrizol et les entrepôts de Normandie Logistique, les entreprises de la chimie se sont également attelées à la mise en place d'une déclinaison de ce référentiel, ciblant spécifiquement l'entreposage : le SQAS Warehousing. «Ce SQAS entreposage vise à mettre en œuvre un système d'évaluation des capacités d'un prestataire de stockage à gérer un évènement, tel que celui survenu en 2019. Il incarne ainsi une partie des enjeux de sécurité logistique liés à la démarche Responsible Care», analyse Olivier Galisson. «Il nous permet aussi de gérer l'accueil des conducteurs et autres salariés de nos partenaires logistiques, de diminuer la pénibilité et d'améliorer leurs conditions de travail ; ce qui contribue, par ailleurs, à renforcer l'attractivité de ces métiers en tension», souligne le responsable.

Le référentiel s'inscrit, en outre, dans la droite ligne d'une démarche initiée, dès la fin des années 80, par la mise en place d'un outil dédié, quant à lui, à la gestion des accidents de transport : Transaid. « Ce dispositif est le fruit de l'organisation de l'industrie elle-même. Il vise à intervenir sur trois niveaux, du conseil téléphonique ou présentiel jusqu'à l'intervention sur les lieux de l'accident, en appui aux services de secours. Transaid illustre ainsi, lui aussi, l'engagement de la filière dans une démarche responsable qui s'étend au-delà de nos clôtures », fait valoir le responsable transports et logistique de France chimie.

Si la sécurité, la protection de l'environnement ou encore les conditions de travail des salariés des prestataires logistiques constituent donc autant d'enjeux de responsabilité des entreprises de la chimie, il en est un autre, tout aussi crucial, qui concentre actuellement une grande partie de l'attention de la filière : la décarbonation.

La décarbonation, mère des batailles

« La décarbonation, y compris celle du transport, est le sujet RSE principal ; l'un des grands thèmes du moment », constate Olivier Galisson. « Comme pour les autres industries, c'est aujourd'hui le sujet clé pour la chimie », confirme Stéphane Martin. « Nous, transporteurs, avons donc un rôle central à jouer pour aider ces entreprises à décarboner leurs activités. Elles ont, en effet, à faire face à beaucoup de pression sur ce sujet, à tous les niveaux : politique, économique, réglementaire… Plus un seul appel d'offres ne fait désormais l'impasse sur cet enjeu RSE, et la plupart des entreprises nous demandent aujourd'hui de les accompagner dans le calcul des émissions de CO2liées au transport de leurs marchandises », assure celui qui est à la tête de Dachser Chem Logistics.

En ligne de mire se trouve, en effet, l'atteinte de l'objectif général de neutralité carbone, à l'horizon 2050 : inscrite dans la loi européenne sur le climat entrée en vigueur à l'été 2021, cette cible est également visée par la France, dans le cadre de son Plan climat présenté en juillet 2017, et de sa Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) révisée en 2018-2019.

« Cette volonté de diminuer les émissions de CO2 liées au transport est ultra-importante pour nous, en termes d'image évidemment, mais aussi sur le plan économique : décarboner la logistique doit se faire dans le contexte d'un marché, aujourd'hui compliqué pour les industriels de la filière » , analyse le responsable transport et logistique de France chimie. Enjeu central de la démarche RSE de la filière, la décarbonation de sa logistique doit, en outre, se faire dans un contexte réglementaire particulièrement contraint. Et pour cause : près de 50 % des volumes transportés dans le cadre des activités de l'industrie chimique française sont constitués par des marchandises dangereuses. « Transportés principalement en vrac, à hauteur de 70 % environ, ces produits dangereux sont donc naturellement assujettis à une réglementation spécifique extrêmement stricte ; drastique. Et ce, quel que soit le mode de transport : routier, ferroviaire, maritime ou fluvial », rappelle O. Galisson.

Malgré ce cadre particulièrement contraint, la filière chimie explore donc, main dans la main avec ses prestataires logistiques, quatre grandes voies de décarbonation : augmentation des taux de chargement et réduction des retours à vide; optimisation des distances parcourues; adoption d'une démarche d'achats responsables, consistant en substance à sélectionner des prestataires sensibles aux enjeux de développement durable ; mais aussi, travail sur les moyens de transport eux-mêmes, que ce soit par l'adoption de carburants plus propres, la massification, ou encore le report modal. « Ce dernier point consiste à substituer aux modes les plus émetteurs, à commencer par le routier, des moyens de transport plus vertueux, ce qui implique aussi une certaine massification des volumes transportés », éclaire Olivier Galisson.

Face à l'ampleur - et à la complexité - de la tâche, la filière s'est notamment tournée vers un dispositif baptisé FRET21. Initié en 2015 par l'Ademe dans le cadre du programme EVE (Engagements Volontaires pour l'Environnement - transport et Logistique), aux côtés de l'association des utilisateurs de transport de fret (AUTF) - « la voix des chargeurs », telle qu'elle se décrit elle-même -, le dispositif vise à inciter les entreprises donneuses d'ordres à mieux intégrer l'impact des transports dans leur stratégie de développement durable. France chimie a ainsi travaillé de concert avec FRET21 pour définir, d'une part, un plan d'actions spécifique à la filière, mais aussi vérifier, d'autre part, la compatibilité des grands principes du dispositif avec les contraintes propres à l'industrie chimique. « Implanter des postes de recharge de véhicules électriques en zone Atex, par exemple, est tout simplement inenvisageable, illustre le responsable transport et logistique de France chimie . « Nous travaillons donc étroitement avec eux pour que leurs modèles de décarbonation soient adaptés au contexte particulier de notre filière », ajoute-t-il. En plus d'autres dispositifs tels que les certifications ISO 14001 et 50001, FRET21 guide ainsi un certain nombre d'adhérents de France chimie dans les démarches de décarbonation de leurs opérations de transport. C'est notamment le cas de l'un des grands noms de la chlorochimie et de la filière vinylique européenne, Kem One, dont les prémices de l'engagement dans cette démarche volontaire remontent à 2018.

Kem One engagé de plain-pied dans la démarche fRET21

« Jusqu'alors concentré sur la performance environnementale de son cœur de métier, le deuxième producteur européen de PVC étend sa stratégie RSE au transport de ses produits finis en adhérant au dispositif FRET21. » C'est ainsi que les responsables de Fret21 ont annoncé, via un portrait qu'ils lui ont consacré, en mai 2021, l'engagement de Kem One dans cette démarche volontaire de décarbonation.

« En tant que membres de l'AUTF et participant au comité transport et logistique de France Chimie, nous avons commencé à entendre parler de décarbonation des transports dès 2016, par le biais du dispositif Objectif CO2 mis en place dans le cadre du Programme EVE », retrace Lionel Succo, référent logistique de Kem one. un dispositif qui préfigure alors, déjà, la démarche FRET21, à la nuance près qu'il ne concerne que les transporteurs eux-mêmes. « On sentait toutefois déjà une volonté d'associer les chargeurs, les donneurs d'ordres que nous sommes, à l'effort consenti par nos prestataires de transport », assure Lionel Succo. Mi-2018, Kem one se lance ainsi dans une démarche visant à quantifier les émissions de CO2 liées à ses opérations de transport routier et ferroviaire. Une fois ce bilan établi, Kem One a ainsi pu se lancer, de manière concrète, dans l'engagement FRET21.

« Cela a commencé par la signature d'une feuille de sensibilisation, en 2019, qui n'actait pour autant pas encore tout à fait notre engagement », se remémore Lionel Succo. « Il nous restait à structurer notre approche, à explorer les différentes pistes possibles pour diminuer nos émissions de scope 3 liées au transport », poursuit-il. Après avoir identifié une demi-douzaine de leviers d'action, parmi lesquels l'optimisation de ses taux de chargement, la mise en place d'opérations de transport multimodales rail-route, ou encore l'utilisation de carburants de substitution au gazole, Kem One se lance, en 2020, de plain-pied dans la démarche FRET21. L'entreprise s'engage alors à réduire de 8 % ses émissions liées au transport. Un objectif ambitieux, situé en effet au-delà du seuil de base de 5 %, défini par FRET21…

Débuté le 1er juillet 2020, le programme d'engagement volontaire de Kem One aboutit pourtant, trois ans plus tard, en juin 2023, à une réduction plus élevée encore - d'un peu plus de 9 %, soit une réduction annuelle de 1 584 tonnes d'équivalent CO2 - des émissions issues du périmètre défini au lancement de la démarche : celui de sa logistique nationale aval et intersite.

Dans le prolongement de cette démarche, l'entreprise qui compte notamment une implantation dans la Vallée de la chimie, à Saint-Fons, a annoncé, en janvier 2023, la mise à flot de deux automoteurs à motorisation hybride diesel-électrique, sur le Rhône : Alcor et Mizar. Une première, comme s'en félicitait Kem One, dans un communiqué publié pour l'occasion : « Ce sont les premiers bateaux dédiés au transport de matières premières sur le Rhône à se conformer aux nouvelles normes européennes sur les émissions polluantes en navigation fluviale (EMNR ou Engins mobiles non routiers stage V). Ils permettront de réduire de plus de 2 000 tonnes par an les émissions de CO2 liées au transport ». Exploités par la filiale du groupe Sogestran CFT Gaz, les deux automoteurs hybrides assurent désormais les rotations entre les sites Kem One de Fos-sur-Mer/Lavéra et de Saint-Fons, alimentés ainsi en chlorure de vinyle monomère (CVM).

Au prix d'un surcoût de l'ordre d'un milliard d'euros par automoteur, la démarche - en partie financée via le Fonds européen de développement régional (Feder) et les soutiens de la région aura, de l'Ademe et de VNF, dans le cadre du Plan d'aide à la modernisation de la flotte (PAMI) - se révèle tout à fait profitable pour l'industriel. et ce, pas uniquement sur le plan de la diminution de ses émissions de gaz à effet de serre, comme l'explique la directrice RSE de Kem One, Anaïs Picard Blain : « Ces barges automotrices nous ont permis de faire coup double vis-à-vis des leviers d'action que nous avions identifiés dans le cadre de la démarche FRET21. En plus de la diminution d'émission de CO2, elles nous ont, en effet, permis d'agir sur l'aspect “optimisation du chargement” ». Grâce à une forme de coque spécifiquement pensée, Alcor et Mizar bénéficient, en effet, d'une capacité d'emport de 150 tonnes supplémentaires, chacune, par rapport à leurs devancières diesel. Et ce, en dépit d'un gabarit strictement identique.

Grâce à la modularité de leur système de propulsion, les deux automoteurs hybrides pourront, en outre, bénéficier à l'avenir d'une mise à jour vers le full electric, par le biais de la greffe d'une pile à combustible hydrogène. Sur un tout autre plan, Kem One s'est également attelée à la mise en place d'un outil numérique qui est aujourd'hui devenu l'une des clés de voûte de sa logistique : son Transport Management System (TMS).

TmS : le numérique au service de la RSE

« Ce projet initié en 2018 et achevé en 2020 a été une opération très importante pour nous », témoigne le référent logistique de Kem One. Outre la réduction des coûts ou encore le gain en visibilité et en réactivité qu'elle permet d'obtenir, cette digitalisation de la gestion des processus logistiques se révèle en effet synonyme d'optimisation, et donc, in fine, de l'atteinte des objectifs de durabilité des industriels chargeurs.

« Cette digitalisation est de plus en plus prégnante et se traduit par l'utilisation d'outils tels que les TMS, mais aussi de leur équivalent pour les entrepôts, les WMS (Warehouse Management Systems) », constate le responsable de Dachser Chem Logistics, Stéphane Martin. « L'un des enjeux consiste en effet à transformer les entrepôts conventionnels en véritables entrepôts numériques, ne serait-ce que pour en faciliter l'exploitation, et donc y améliorer les conditions de travail. Notre dernière innovation digitale en est un exemple. Elle permet la géolocalisation des palettes dans l'entrepôt afin d'en fluidifier le traitement », détaille-t-il.

Outre les solutions développées en propre par des prestataires logistiques tels que Dachser, ou encore l'offre de grands noms de l'édition logicielle, des start-up se lancent également sur ce créneau des systèmes numériques de gestion du transport. C'est notamment le cas d'Everysens, jeune pousse lilloise, née en 2015.

Spécialiste du ferroviaire depuis ses origines, la start-up fondée par Youness Lemrabet avait ainsi naturellement vocation à servir la filière chimie. « La part du rail dans le transport terrestre de marchandises se situe en moyenne aux alentours de 10 %. Ce chiffre est historiquement plus élevé dans la chimie, avec une part de l'ordre de 15 à 20 %, qui va sans doute encore évoluer à la hausse dans les années à venir », prévoit en effet le président d'Everysens, Youness Lemrabet.

Et pour cause : le transport ferroviaire constitue en premier lieu une réponse aux enjeux de sécurité propres à la filière chimie, les flux dangereux incompatibles avec le transport routier trouvant bien souvent une planche de salut grâce au rail. « Nous utilisons beaucoup le système de wagons isolés, note sur ce plan Olivier Galisson, de France chimie . « Notre filière représente près de 30 % de l'activité des wagons isolés dans le fret ferroviaire », poursuit-il. Everysens a ainsi intégré à sa propre interprétation du concept de TMS - une solution baptisée TVMS, pour Transport Visibility & Management System - un « moteur de planification » permettant de concilier besoins des chargeurs et contraintes des transporteurs ferroviaires, tout en prenant en compte, en temps réel, l'ensemble des aléas du terrain. « L' un des principaux objectifs est ainsi d'optimiser le remplissage de ces trains, qu'ils soient complets ou composés de wagons isolés. Grâce aux données issues des capteurs connectés dont sont aujourd'hui dotés ces wagons, notre TVMS permet, en outre, de fournir au chargeur des statistiques précises et de fiabiliser ses opérations de transport ferroviaire », fait valoir Y. Lemrabet.

La solution numérique de la jeune pousse nordiste a ainsi séduit l'une des figures de proue de la chimie de spécialité, Arkema, qui dispose à l'échelle européenne d'une flotte de 500 wagons, répartis sur une dizaine de sites. « La digitalisation de notre supply chain est l'un de nos axes clés […], l'une de nos priorités. Nous souhaitions être plus proactifs dans la gestion des aléas du transport ferroviaire, qui est essentielle pour un transport sûr et responsable », justifie, dans un communiqué, le vice-président supply chain du groupe, Jean-Marc Viallatte.

Donner un prix au CO2, l'une des clés de la responsabilité

Au-delà de l'amélioration de la traçabilité et de la qualité de service qu'elle a permis d'apporter à Arkema, l'offre TVMS d'Everysens pourrait également, demain, contribuer à la décarbonation de la logistique du chimiste de spécialité. À la faveur d'une levée de fonds d'un montant total de 9,5 M€, la start-up basée à Lille, mais aussi désormais à Paris et à Duisbourg, en Allemagne, amplifie en effet le travail de R&D qu'elle mène autour d'une brique complémentaire de sa solution : un calculateur d'émissions de CO2 , baptisé Carbon Watch. Unique en son genre, car basé sur de véritables données de terrain, il devrait bientôt permettre aux industriels, et a fortiori aux acteurs de la chimie, de mesurer précisément l'impact carbone de leurs expéditions.

« Le niveau de précision de notre calculateur va aussi permettre de donner une véritable valeur financière au CO2, ce qui représente aujourd'hui un enjeu clé », assure Youness Lemrabet. reflet de la montée en puissance de la RSE dans l'industrie - notamment dans la filière chimie - et de la position centrale qu'y occupe la décarbonation - y compris celle des transports - les émissions de CO2 sont aujourd'hui considérées comme un coût, pleinement intégré au prix global du transport.

« Les directeurs financiers des entreprises donnent désormais une valeur à chaque tonne de CO2évitée », observe le président d'Everysens. un changement de paradigme qui a émergé, il y a quelques années seulement, comme en témoigne à son tour le responsable transports et logistique de France chimie, Olivier Galisson. « Cette vision du CO2 en tant que coût nous conduit désormais à chercher à l'optimiser », explique ainsi le responsable. Au-delà du seul aspect financier, l'enjeu est aussi, pour la chimie française, d'asseoir son statut de filière vertueuse et responsable, guidée qu'elle est, depuis plus de 30 ans maintenant, par les principes du Responsible Care.

PROJET EASTMAN À PORT-JÉRÔME

Une logistique répondant aux enjeux RSE de la filière

Quelque 60000 m3 de béton et 15 000 tonnes de charpente métallique… il n'en faudra pas moins pour faire sortir de terre, d'ici à 2026, 52 000 m2 de bâtiments, répartis sur 41 hectares; le tout, deux mètres au-dessus de l'actuel niveau du sol. Un site au sein duquel serpenteront alors 6 000 à 7 000 tonnes de tuyauteries, et pas moins de 490 km de câbles.

Pour le moins ambitieux, ce projet chiffré à un milliard de dollars est celui dans lequel s'est engagé l'américain Eastman, dans l'optique de donner naissance à rien de moins que la plus grande usine au monde de recyclage chimique de déchets plastiques polyesters.

Pour mener à bien ce projet, c'est la France qu'a choisie l'industriel basé dans le Tennessee, et plus précisément, la zone industrialo-portuaire de Port-Jérôme, à Saint-Jean-de-Folleville, en Normandie, sélectionnée pour ses multiples atouts : géographiques et historiques, avec un tissu d'entreprises de la chimie implanté de longue date aux alentours; mais aussi logistiques, grâce à la présence de l'axe Seine et d'une infrastructure de transport multimodale, particulièrement étoffée, combinant maritime, fluvial et ferroviaire, et incarnée, notamment, par le terminal de Radicâtel. « La Normandie a été pour nous un choix logique », résume le père et actuel directeur de ce projet, Cédric Perben.

S'ils joueront évidemment, à terme, un rôle clé pour acheminer les quelque 14 0 000 tonnes de déchets qui alimenteront annuellement le site à partir de 2026-date estimée du début de la première phase de fonctionnement de l'usine-les atouts logistiques de la région vont aussi se révéler cruciaux pour mener à bien le chantier de construction, dont Eastman a tenu à minimiser les impacts climatiques et environnementaux. « Nous comptons mettre en place, dès que possible, une approche logistique trimodale, y compris pour assurer la logistique de notre projet industriel, dans laquelle la voie maritime devrait tenir un rôle clé », dévoile la directrice logistique du projet, Petra Wood.

Si tous les choix en la matière ne sont pas encore arrêtés, Eastman a d'ores et déjà tranché en ce qui concerne l'une des étapes logistiques fondatrices de ce projet industriel : celle du remblaiement du site. Plutôt que de faire appel à une noria de camions pour y acheminer les graves de mer qui permettront d'en élever le niveau de deux mètres, le groupe a en effet opté pour une technique plus vertueuse sur les plans environnemental et climatique : le remblayage hydraulique.

inscrit dans un « écosystème industriel », tel que le décrit Petra Wood, le projet pourrait aussi bénéficier des synergies logistiques que vise à faire naître l'association Socrate (Synergie pour une organisation collective et raisonnée sur l'axe seine de la transition énergétique), créée en mai dernier, dans le cadre de l'appel à projet ZIBaC (zone industrielle bas carbone). Eastman envisage, par exemple, d'ores et déjà de mutualiser certains de ses flux et infrastructures de stockage avec l'entreprise qui opérera sa centrale de production de vapeur, Veolia. Vertueuse dès la phase de construction, la logistique du site pourrait ainsi également s'inscrire, à terme, dans une logique d'écologie industrielle et territoriale… une preuve de plus de la capacité de la filière chimie à soutenir l'effort de décarbonation à l'échelle de territoires tout entiers.

 

PROJET EASTMAN À PORT-JÉRÔME

Transport vélique : un vent nouveau soufflera-t-il bientôt sur la chimie ?

À l'heure où une filière de transport vélique semble bel et bien en train de naître, la chimie s'intéresse, comme d'autres secteurs de l'industrie, à cette solution de transport maritime vertueuse. En témoigne, par exemple, en août dernier, l'annonce de l'installation, sur un navire-citerne chimiquier du groupe norvégien Odfjell, d'un système de voiles rigides à aspiration, baptisé eSAIL. Mise au point par l'entreprise espagnole bound4blue, la technologie permet, selon ses concepteurs, d'obtenir jusqu'à 40 % de diminution de consommation de carburant, et revêt ainsi un « potentiel important de réduction des émissions », comme le souligne, dans un communiqué, le directeur des projets chez Odfjell, Jan Opedal.

En janvier 2023, la compagnie Socatra annonçait, quant à elle, l'installation, sur son chimiquier Alcyone, de « voiles rotors » ( Rotor Sails) imaginées parle finlandais Norsepower. « Des adhérents de France Chimie anticipent ainsi déjà la possibilité de réaliser, un jour, des opérations de transport maritime transatlantique à la voile », dévoile le responsable transports et logistique de l'organisation professionnelle, Olivier Galisson. « Même si toutes n'aboutiront peut-être pas, nous voulons en effet nous préparer à toutes les solutions possibles de décarbonation du transport », indique le responsable. Comme nous le confie Lise Detrimont, la déléguée générale de l'association Wind Ship (créée en 2019, qui réunit aujourd'hui plus d'une trentaine d'acteurs de la filière de la propulsion des navires par le vent), si certaines précautions seront, sans nul doute, à prendre pour concilier propulsion vélique et impératifs de sécurité propres à la chimie, il ne semble, en tout cas, pas y avoir d'obstacle insurmontable à l'adoption de la voile par les chimiquiers.

 

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.