Après plusieurs semaines de débats, les députés vont devoir, à partir de ce 5 octobre 2020, se prononcer sur le projet de loi ouvrant la voie à des dérogations autorisant le recours aux nicotinoïdes. Ces insecticides sont interdits dans les champs depuis le 1er septembre 2018 en vertu de la loi biodiversité votée en 2016. La raison ? Les risques qu'ils font peser sur les insectes pollinisateurs comme les abeilles.
Hiver 2020, l'invasion de pucerons
Problème: depuis l'hiver 2020, une grande partie des surfaces des 26 000 planteurs de betteraves français sont touchées par la jaunisse. "Il s'agit en fait de quatre virus différents de trois familles virales", précise Vincent Laudinat, directeur général de l'Institut technique de la betterave (ITB). Ces virus ont toutefois un point commun: ils sont tous transmis par le puceron vert du pêcher. "Ce puceron transfère le virus dans la feuille de la betterave lors de son alimentation", détaille Vincent Laudinat.
Face à ce phénomène connu, les agriculteurs, jusqu'en 2018, s'attaquaient à ce vecteur de la jaunisse grâce à des semences enrobées d'insecticides néonicotinoïdes.
En 2020, l'interdiction des pesticides de synthèse, l'hiver doux et le printemps chaud ont entraîné une explosion du nombre de pucerons dans les champs. "Ils sont arrivés en moyenne cinq semaines plus tôt qu'habituellement", ajoute Vincent Laudinat. Conséquences, dans certaines régions, notamment dans le sud du bassin betteravier (le sud de la région parisienne), plus de 50% des cultures sont infestées. "Cela se traduit par des rendements qui, dans les zones les plus touchées, sont en baisse de 40%", précise le principal syndicat du secteur la Confédération Générale de la Betterave (CGB).
Printemps 2020, l'absence d'alternatives
Car en l'absence des néonicotinoïdes, les betteraviers ne disposent pas de solutions alternatives. Des réflexions sont en cours sur le génome de la betterave pour la rendre plus résistante mais le pas de temps estimé avant les premières réponses serait d'au minimum cinq ans.
Du côté du biocontrôle, "il n’y a pas de solutions pour modifier la relation entre la plante et les virus. Pour les produits de biocontrôle à effet insecticide vis-à-vis des pucerons, aucun n’a d’effet équivalent aux néonicotinoïdes. Certains ont des effets insecticides partiels qui peuvent entrer dans une stratégie globale combinant un grand nombre de leviers", explique Christian Huyghe, directeur scientifique agriculture à l'INRAE.
Une information confirmée par le porte-parole de l'IBMA qui représente les entreprises du secteur du biocontrôle. "Nous n'avons pas a priori d'alternatives aux néonicotinoïdes pour les betteraves."
Été 2020, les betteraviers demandent une dérogation
Cette situation a donc amené les betteraviers à demander, au cours de l'été, une dérogation au ministère de l'Agriculture.
Outre la situation économique qui met en péril la filière sucrière française et ses 46 000 emplois, les betteraviers avancent que leur culture n'attire pas les abeilles. "Il n’y a pas de risque direct des betteraves vis-à-vis des pollinisateurs, car effectivement, elles ne sont pas mellifères et les feuilles de betterave n’ont pas de phénomènes de guttation (gouttes sur les feuilles dues à la pression racinaire)", explique Christian Huyghe.
Reste que ces pesticides chimiques ont une durée de vie moyenne de plus de 100 jours. "L’imidaclopride a une demi-vie estimée entre 110 et 228 jours. Si vous prenez 228 jours, cela veut dire qu’après ce délai, il reste 50% de la matière active non absorbée par la plantule de betterave. Donc les cultures suivantes sont concernées (...) Et si dans la culture de betterave il y a des adventices qui fleurissent, alors elles peuvent avoir prélevé des néonicotinoïdes et les mettre à disposition des pollinisateurs", tempère le chercheur.
Septembre 2020, le gouvernement annonce un projet de loi
Un risque que le gouvernement explique avoir pris en compte mais qui pèse peu face à la menace pour la "souveraineté alimentaire que fait peser ce virus".
Ainsi, le ministère de l'Agriculture, main dans la main avec le ministère de la Transition écologique, a décidé de répondre aux demandes des betteraviers. "Il s'agit d'une dérogation, à partir de 2021, et pour une durée maximum de deux ans qui va permettre de recourir à l'article 53 de droit européen sur les produits phytosanitaires et permettant de lever les interdictions de certains de ces produits lorsqu'il existe un "danger qui ne peut être maîtrisé par d'autres moyens raisonnables", précise le gouvernement.
Le projet de loi présenté ce jeudi ne mentionnera pas spécifiquement la filière betteravière, mais le gouvernement assure que l'arrêté sera axé uniquement sur cette filière et qu'il ne pourra être étendu à d'autres cultures. "Il s'agit d'une réponse spécifique à une crise actuelle", ajoute le gouvernement.
En parallèle de ce projet de loi, le gouvernement a également annoncé le financement, à hauteur de cinq millions d'euros, d'un programme de recherche avec l'INRAE et l'ITB pour accélérer l'identification d'alternatives efficaces. "Ce financement pourra être réévalué en fonction des besoins", précise le gouvernement.



