Enquête

Le réveil du textile dans le Grand Est - Relocaliser l'amont et l'aval

Bien positionnés au centre de la chaîne de valeur de l’industrie textile, les bassins régionaux identifient des opportunités dans l’emploi du lin et du chanvre ainsi que dans la confection.

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L'alsacien Labonal mise sur le 100% made in France, du fil au tricotage des chaussettes

Ils ont beaucoup fait parler d’eux en relançant la filature du lin en France au début 2020 à Hirsingue (Haut-Rhin). Pierre ­Schmitt, à la tête d’un consortium de quatre entreprises (Emanuel Lang, Velcorex since 1828, Tissage des Chaumes et Philea Textiles), et Christian Didier, le directeur général d’Emanuel Lang, portent à bout de bras un nouveau projet. Baptisé FL-ECO, il vise la relocalisation d’une filière textile complète, de la matière première à l’ennoblissement.

Un rêve pour les deux anciens cadres de DMC et de Boussac, jadis fleurons de l’industrie textile, qui ont vécu "la descente aux enfers" de la délocalisation de la filière. FL-ECO, d’un budget de 13 millions d’euros, a obtenu une subvention de 2,6 millions d’euros du plan France Relance. Il associe le constructeur de machines textiles haut-rhinois NSC Schlumberger pour la mise au point d’une nouvelle filature au mouillé qui permettra la production de fils de lin plus fins. Le lin vient de Normandie, la filature et le tissage sont en Alsace. Les débouchés sont l’habillement et les matériaux composites biosourcés pour remplacer les fibres de verre et de carbone dans les coques de bateau, la décoration intérieure, le mobilier urbain… "Avec ce nouveau concept de filature, nous serons les seuls à transformer la fibre de lin pour qu’elle rentre dans les matériaux composites et les tissus. Les débouchés sont énormes, il faut surfer sur la demande d’écoresponsabilité et de production locale", souligne Christian Didier.

La tendance à la relocalisation se fait sentir depuis quelques années dans la région. En 2018, le fabricant alsacien de chaussettes Labonal, à Dambach-la-Ville (Bas-Rhin), a renforcé son positionnement made in France avec une offre de produits baptisée La Frenchie. "Le coton est filé dans les Vosges, teint dans le Nord, à Tourcoing, puis revient chez nous. Nous n’allons pas inverser la tendance du marché textile mondial, mais je crois que nous pouvons préserver ou redévelopper en France l’amont, la filature, la teinture. Le made in France porte aussi des valeurs sociales et environnementales importantes", explique Dominique Malfait, le PDG de Labonal.

Du plastique dans les chaussettes

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Le Covid a accéléré le mouvement et motivé les industriels. En 2020, douze nouvelles entreprises ont rejoint le Pôle textile Alsace, qui compte aujourd’hui 70 membres. "La réindustrialisation est possible, car nous nous sommes bagarrés pendant des années pour que les entreprises et les métiers ne disparaissent pas", souligne Benoît Basier, le président du pôle, qui a lui-même repris en 2007 la corderie Meyer-Sansboeuf à Guebwiller (Haut-Rhin), qui était en liquidation. Il a créé en 2020 une autre entreprise, Barral, pour produire localement des masques. Étienne Leroi, le directeur général de NSC Schlumberger, croit aussi en la relocalisation. Il considère que celle-ci a, plutôt qu’un prix, une taille: "L’industrialisation nécessite une taille critique pour être rentabilisée. Elle est de 3000tonnes par an pour la laine, de 1000 à 1500tonnes pour le lin. Il faut donc viser au minimum le marché européen". Ce qui n’empêche pas le fabricant de mettre au point pour Velcorex une nouvelle machine à la capacité de production d’environ 150 tonnes par an. "La taille critique joue un peu moins pour Velcorex puisque la production est intégrée, précise-t-il. Il n’y a pas d’intermédiaire entre la filature et le tissage. Mais ça ne peut pas être le business model de tout le monde".

La montée en puissance de la filature du lin est regardée avec grand intérêt par les industriels du département des Vosges, autre bassin textile historique. Le fabricant de linge de maison Garnier-Thiebaut pourrait intégrer ce fil sur deux métiers à tisser attendus à l’automne. "L’idée est d’enclencher un processus vertueux en assurant par nos propres moyens la fabrication de 5 à 10% des tissus à base de lin que nous importons de Chine et du Portugal ", explique Bertrand Plaze, le directeur de production. En collaboration avec trois autres PME vosgiennes (Maille Verte, Polytex et Peltex) l’entreprise de 120 salariés mobilise également une autre matière, grise celle-là, en vue d’identifier les freins à la production à partir de lin, de chanvre et de plastique recyclé.

Les chaussettes Bleuforêt et Olympia intégreront-elles un jour du lin français dans leur composition? Leur fabricant, Tricotage des Vosges, se penche sérieusement sur la question tout en annonçant le lancement en 2022 d’une gamme Olympia composée à 80% de plastiques recyclés. Le tricoteur n’est pas dogmatique, mais pragmatique lorsqu’il parle de relocalisation. S’il a rapatrié de Bulgarie une partie de sa fabrication de chaussettes Olympia en 2019, c’était essentiellement en vue de saturer son outil de production vosgien, "car le prix de revient est double", reconnaît le directeur de production, André Leidelinger.

Site vitrine pour Petit Bateau

Outre le lin, le chanvre textile suscite beaucoup d’espoir dans le Grand Est. La plante est cultivée dans l’Aube sur 10 000 hectares par des exploitants regroupés au sein de la coopérative La Chanvrière. Leur démarche est appuyée depuis 2020 par le jeune Pôle européen du chanvre, avec notamment l’objectif de "faire émerger sur le territoire une filature capable d’utiliser les fibres courtes mélangées avec des fibres de coton", insiste Estelle Delangle, sa cheffe de projet. Bien épaulée par le plan France Relance, la filière mise aussi sur la relocalisation d’activités de confection. "Si les entreprises régionales couvrent bien la partie centrale de la chaîne de valeur - filature, tissage, tricotage, ennoblissement -, il faut la compléter à l’amont et à l’aval", souligne Paul de Montclos, le président de Garnier-Thiebaut et du Syndicat textile de l’Est. Confrontée à une compétition sévère sur ses marchés traditionnels, Séverine Crouvezier, la dirigeante de l’ennoblisseur Crouvezier Développement à Gérardmer (Vosges), a lancé Up’Textile il y a un an pour répondre aux attentes des créateurs : "Nous cherchons à monter un petit atelier de confection, afin d’offrir une solution clés en main. Notre récent investissement dans l’impression numérique autorise une plus grande souplesse."

Les technologies de l’industrie du futur arrivent à point nommé pour accompagner le mouvement de relocalisation. Petit Bateau, qui emploie 950 salariés dans l’Aube, s’apprête à transformer son site industriel historique en une plate-forme régionale de production à la demande, vitrine du textile 4.0 en France, pour 2,3 millions d’euros. Débarqué récemment dans les Vosges, le chantre du jean français 1083 veut, lui, couvrir localement l’ensemble de la chaîne de valeur. L’entreprise drômoise a repris en 2018 les activités de son fournisseur de denim à Rupt-sur-Moselle (Vosges), en redressement judiciaire. Avec sa nouvelle filiale rebaptisée Tissage de France (30 salariés), elle explore l’emploi de coton recyclé et investit dans un atelier de couture, avec l’objectif de fabriquer 100 000 jeans par an.

Paradox vise la Lune

C’est en travaillant sur un projet de porte d’avion pendant sa licence de plasturgie que Jérémie Plociniak comprend qu’il manque des solutions de collage performantes et utilisables dans des secteurs de haute technologie. Pour creuser son idée de collage avec continuité fibreuse, il intègre l’école d’ingénieurs textiles Ensisa de Mulhouse (Haut-Rhin). Avec un associé, il monte sa société, Paradox, pour mettre au point le procédé. L’entreprise emploie maintenant un salarié et a réalisé 154 000 euros de chiffre d’affaires en 2020. Accompagnée par l’incubateur local Semia et par celui de l’Agence spatiale européenne, l’ESA BIC, l’équipe travaille actuellement pour intégrer cette technologie à des lanceurs spatiaux réutilisables. Le développement de SpaceX oblige les grands acteurs de l’aérospatiale à imaginer de nouvelles solutions concurrentielles. En parallèle de la R&D, Paradox vend des prestations de conseil, de développement et de prototypage. "Notre projet est de développer notre technologie en intégrant les partenaires locaux textiles et d’aider la filière du Sud Alsace à s’orienter vers des produits plus techniques", précise Jérémie Plociniak. Coralie Donas

 

Un denim en coton recyclé

À quand un premier jean en coton recyclé? À Rupt-sur-Moselle (Vosges), Tissage de France, filiale du drômois 1083, approcherait du but. Depuis 2019, l’entreprise planche sur ce projet en partenariat avec l’Ademe. "Il est moins facile de faire un jean en coton 100 % recyclé que d’envoyer Thomas Pesquet dans l’espace", plaisante Thomas Huriez, le fondateur de 1083. Concrètement, le procédé consiste à défaire mécaniquement le tissu, à démêler les fils puis à séparer les fibres de coton. Tissage de France a d’ores et déjà réussi à produire quelques kilogrammes de fils. L’enjeu consiste à passer à l’échelle supérieure. La loi anti-gaspillage, qui doit contraindre d’ici à 2022 les fabricants de prêt-à-porter à valoriser leurs invendus, pousse dans la bonne direction. Philippe Bohlinger

 

La région Grand Est en chiffres

Etablissements 309

Salariés 9 644

Fabrication de textiles 5 423

Habillement 2 846

Cuir et Chaussures 1 375

Source : Urssaf (décembre 2019)

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