On s’était dit rendez-vous dans vingt-six ans. Vingt-six ans qui nous séparent de la création de Google et de la sortie du premier IMac. Vingt-six ans à venir pour se mettre sérieusement – ou pas – en ligne avec les exigences d'une économie décarbonée et contenir le dérèglement climatique.
Pernod Ricard s’est prêté à un exercice de prospective intéressant : «Imaginer comment le changement climatique va faire évoluer nos habitudes de convivialité», présente Daphnée Hor, chargée du projet chez l'alcoolier, lors d’une conférence de presse où le groupe a dévoilé son rapport de prospective à horizon 2050, le 29 février.
Quatre scénarios en phase avec les travaux du GIEC
Quatre scénarios ont été dressés. Quatre horizons pour une entreprise aux avant-postes de la production mondiale de vins et spiritueux. Daphnée Hor indique avoir notamment pris appui sur les travaux du Giec : célèbre pour ses modélisations du dérèglement climatique, le groupe d’experts intergouvernementaux a aussi planché sur des trajectoires d’évolutions socio-économiques mondiales possibles d'ici à 2100.
Commençons avec le scénario du pire. Le mercure grimpe de plus de 2 °C en 2050, et 4 °C en 2100, tandis que la population tutoie les 10 milliards de sapiens. Bilan des courses : des sols agricoles très dégradés et toute une chaine alimentaire en branle pour nourrir le plus grand nombre. Tout est cher. Quelques ultra-riches parviennent à cultiver un certain entre-soi dans des clubs toujours plus select. Dans ce règne du luxe discret, les privilégiés savourent des drinks aux prix mirobolants. Le commun des mortels, lui, devrait se recentrer sur son chez-soi. Retour à la convivialité en petit comité. Un air de Covid ? Au temps pas si lointain des attestations de sortie, le chiffre d'affaires de Pernod Ricard avait piqué du nez...

- 1102.98+6.11
Mars 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
- 472.5+2.86
Mars 2026
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
- 658.25+5.07
Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
Horizon vert et technosolutionnisme
A l’autre extrême du spectre, un scénario où prospérité économique et écologique vont de pair. Sur la ligne d’arrivée en 2050, un réchauffement climatique plafonné à 1,8 degré et un PIB mondial de 34 000 dollars par tête (contre 41 000 dollars par Français en 2022), après une décennie de transition écologique à marche forcée, initiée au mitan des années 2020. Le tout, sans décroissance.
Au contraire, la production de richesses s’est déphasée pour de bon de la consommation d’énergies fossiles, tandis que la technologie a permis des gains de productivité inespérés. Grâce à elle, les rendements agricoles sont repartis à la hausse. Dans cette nouvelle donne, le gaspillage a été traqué, la consommation de viande a chuté, les échanges de denrées se sont régionalisés… Et le Sud global a même pris sa part du gâteau ! La prospérité économique des pays du Sud offre de nouveaux marchés et les «marques occidentales (parviennent à) jongler avec les différentes cultures, en collaborant et innovant pour désoccidentaliser leurs narratifs», imagine Pernod Ricard.
C'est l'ère de l’économie circulaire, de la fin de l’obsolescence programmée et des plastiques à usage unique. «Les produits en décomposition sont source d’énergie renouvelable, les restes alimentaires permettent de développer une nouvelle palette de saveurs, la fermentation des co-produits alimentaires permet de produire de l’alcool rectifié (utilisé notamment pour le gin ou la vodka, ndlr), et les rebus de la production alimentaire sont utilisés pour développer des matériaux durables ou des emballages innovants», continue la marque dans sa prospective.
Boycott et crédits carbone dans la dictature verte
A moins que la bascule n’opère plus radicalement. Place à la dictature verte. L’interdiction votée par l’Union européenne des moteurs thermiques ne suffit pas. Des mouvements politiques radicaux émergent et militent pour un contrôle accru des individus. Partout dans le monde, ces nouveaux partis accèdent au pouvoir.
2039, la tonne de carbone vaut 500 dollars. 2042, le système de notation sociale chinois trouve un écho inattendu : entreprises et particuliers sont soumis à un système d’ «écolo-crédits». Chaque individu se voit attribuer 1,3 tonne de carbone à dépenser dans l'année. Les 800 kilos de CO2 de ce vol Paris-New York deviennent insupportables. La modération n’est plus une simple mention en bas des affiches publicitaires : c’est un impératif.
Le monde se frotte à la décroissance. La consommation est marquée par des phénomènes d'«éco-shaming» et une quête de régimes alimentaires à l’empreinte carbone la plus faible. Place au végétarisme. «Dans l’industrie des boissons, les boissons fermentées sont préférées aux boissons distillées en raison d’une moindre utilisation des ressources.» La tendance au tout local et à une alimentation respectueuse des saisons complique la tâche pour les marques : difficile de se différencier alors que le boycott n’est jamais loin.
L'éco-anxiété en réalité virtuelle
Reste le scénario le plus simple : un inexorable prolongement des tendances actuelles. On s’accommode d’une hausse de température de 2 °C à la mi-siècle, un peu plus de 2,6 en 2100. Partout, la classe moyenne continue son essor, la caste des consommateurs se garnit, tandis qu'une kyrielle d'innovations vient lui apporter satiété. Shein atteint les 60 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025. Vingt-cinq ans plus tard, la réalité virtuelle n’est plus un vœu pieux : les gens passent 80% de leur temps en ligne. La réduction de l’intensité carbone des activités humaines est très lente, tout comme la bascule vers des énergies vertes.
Résultat, Londres se dirige vers un climat à la Barcelone. La technologie permet de mitiger les effets des événements climatiques extrêmes : l’industrie du textile a développé de nouveaux matériaux qui permettent une meilleure régulation thermique du corps. Et si la géographie mondiale de la production de vin a été complètement chamboulée, dans leur ensemble les rendements agricoles sont plutôt stables, ce qui pousse à chercher de nouvelles terres pour nourrir un nombre de bouches croissant.
Partout prime l’éco-anxiété. Les individus «en ont après les gouvernements et les entreprises de ne pas s’être montrés à la hauteur des enjeux». Et si ces dernières déploient enfin des initiatives, elles sont accueillies avec beaucoup de circonspection : «trop petit, trop tard». La convivialité s’est sûrement réfugiée en ligne, elle aussi. Captifs d’un monde alternatif, les salariés auront-ils encore le temps pour un petit jaune entre collègues ?



