Vers 14 heures, l’autoroute qui file de l’aéroport John Fitzgerald Kennedy jusqu’à «dowtown Manhattan» est déjà congestionné. Trop tard, ou encore trop tôt, pour attribuer ces embouteillages au «commuting» des new-yorkais entre leurs domiciles en banlieue et leurs bureaux du centre-ville. Ce qui ralentit le trafic, ce sont ces centaines d’ouvriers qui s’activent pour élargir, consolider, rénover voies et ponts tout au long du chemin. A intervalles réguliers, de grands panneaux publicitaires proclament que «ces travaux sont permis grâce la loi bipartisane sur les infrastructures».
Le géant Nord-américain s’est réveillé et il investit massivement dans ses réseaux autoroutiers, électriques, d’eau tout comme dans les secteurs d’avenir. Car après le plan d’infrastructure de 1200 milliards adopté en 2021, se sont enchaînés le Chip acts en juillet 2022 pour ramener la fabrication de semi-conducteurs sur le territoire et l’Inflation reduction act en août 2022 pour soutenir massivement l’investissement dans les technologies vertes. Une dynamique sur laquelle le géant français de l’environnement Veolia compte bien surfer. «Nous ne bénéficions pas directement de ses soutiens financiers, mais tous ces projets génèrent des opportunités formidables pour nous», explique la patronne de Veolia, Estelle Brachlianoff.
Doubler le chiffre d'affaires aux Etats-Unis
Pour mobiliser ses troupes sur cette «géographie» devenue prioritaire, la CEO de Veolia a délocalisé le 16 avril les quarante membres de son comité de direction à New-York. Le groupe a réalisé en 2023 5,4 milliards de dollars de chiffre d’affaires aux Etats-Unis (11% du CA groupe). Il ambitionne de doubler sa taille sur ce marché d’ici à 2030. Avec 12000 salariés sur place, il revendique déjà la place de premier opérateur privé des services d’eau des Etats-Unis.
«C’est le pays où je passe le plus de temps», affirme d’ailleurs la PDG du groupe, entourée de ses cadres dirigeants, face à une poignée d’analystes financiers et de quelques journalistes invités à juger sur pièce du potentiel de Veolia. Au programme : visite des installations de pointe dans le traitement de l’eau et des déchets dangereux dans le New Jersey et au Texas.
Equiper les usines de puces et de recyclage
Sur ses trois métiers – l’eau, la gestion des déchets et l’énergie – l’entreprise estime avoir un boulevard devant elle. «L’Amérique a besoin de Veolia», proclame lyrique Estelle Brachlianoff. Aux Américains, elle ne vend pas le sauvetage de la planète, mais une réponse cohérente et pragmatique à trois enjeux clés : le stress hydrique qui touche de plus en plus d’Etats, les préoccupations montantes de santé sur la qualité de l’eau et la relocalisation d’activités stratégiques.
Sur ce dernier volet, l’entreprise a déjà gagné un important de contrat de 167 millions d’euros pour une installation de traitement des eaux usées de l’usine de semi-conducteurs de Samsung au Texas. Elle a aussi dans les tuyaux des projets pour Intel et d’autres acteurs des semi-conducteurs. Car en amont, l'entreprise a l’expertise pour fournir l’eau extra pure que requièrent les procédés industriels de ces acteurs, et en aval celle d’éliminer les micropolluants qu’ils rejettent. La frénésie autour du lithium est également une perspective alléchante pour Veolia qui intervient à la fois à l’étape du minage, du raffinage et de sa récupération dans la phase de recyclage des batteries. Le secteur pharmaceutique est également un grand consommateur d’eau très pure qui se développe.
Traiter les polluants
De leur côté, les municipalités dont les réseaux d’eau sont à bout de souffle cherchent à économiser la ressource dans un contexte de tension. Là encore, Veolia arrive avec un panel de solutions de détection des fuites pour étaler les investissements de ses clients et fort de son expertise de la réutilisation de l’eau acquise en Europe du Sud et au Moyen-Orient. Selon une étude du gouvernement américain, les pertes annuelles des réseaux d’eau sont évaluées à 24 millions de m3 par jour, c’est-à-dire l’équivalent de la consommation de la population en Californie.
Autre opportunité, les Américains ne sont plus prêt à avaler n’importe quoi et «Ils sont même prêt à payer un peu plus cher leur eau pour préserver leur santé»,estime Karine Rougé, la directrice générale Eau municipale de Veolia Amérique du Nord. Le débat sur les Pfas (ces molécules de carbone-fluor persistantes dans l’organisme et l’environnement avec des effets très nocifs sur la santé) qui émerge en Europe bat son plein depuis plusieurs années aux Etats-Unis. Le 10 avril, l’agence de l’environnement américaine, l’EPA, a divulgué un règlement fédéral pour abaisser les valeurs limites de six Pfas, jugés préoccupants. Veolia s’estime en mesure de traiter le problème et a pris de l’avance sur le sujet sur une trentaine de petites installations, même si l'entreprise cherche encore une voie économique pour résoudre la question à plus grande échelle. Le marché de la décontamination des Pfas aux Etats-Unis serait de l’ordre de 200 milliards de dollars.
Affronter la concurrence
Enfin, une fois la collecte de tous ces polluants effectuée, il faut pouvoir s’en débarrasser, Veolia dégaine alors ses installations de traitement des déchets dangereux. Port-Arthur, dans le Texas, accueille un incinérateur pour traiter les déchets de la chimie, pétrochimie, des semi-conducteurs et de la pharma. En 2025, son site de Gum Springs, dans l’Arkansas, sera doté du plus grand incinérateur haute température des Etats-Unis, capable de traiter 100000 tonnes de déchets par jour, en particulier ces fameux Pfas.
Pour progresser sur le marché américain, Veolia mise sur la croissance organique, ses investissements et des acquisitions à hauteur de 30%. Si l’entreprise offre un panel de solutions intégrées, elle rencontre sur chaque pilier de son offre des concurrents locaux. La ruée vers l’or bleu est lancée, elle attire de nombreux candidats. En attendant de réussir son pari de doubler son chiffre d’affaires sur place en 2030, Veolia fixe un premier point d’étape à +50% en 2027.



