Reportage

[Reportage] Quand des maroquinières se reconvertissent au pays de l'automobile

Depuis qu’un ancien de Peugeot a créé une école de maroquinerie dans le pays de Montbéliard, beaucoup de salariés se reconvertissent à un métier tiré par les implantations d’Hermès.

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Attiré par la proximité de l’École Boudard, le spécialiste des bracelets de montres de luxe Créations Perrin a ouvert à Allenjoie (Doubs) un site de petite maroquinerie pour s’assurer une main-d’oeuvre qualifiée.

La tête penchée en avant, Emmanuelle Colon coud minutieusement une enchape, pièce de cuir destinée à tenir la boucle métallique, sur une ceinture en toile. Une longue pince en bois posée au sol et serrée à la force des cuisses maintient l’ouvrage à portée de ses doigts. Bien rangés à la verticale de sa "table", une série d’outils l’attendent : couteaux, lames à parer, griffes, maillets, pinces… À 44 ans, lassée de quinze ans au service après-vente à la Fnac, Emmanuelle a choisi de se reconvertir dans la maroquinerie. "Je maîtrise les gestes minutieux, avec la réparation des produits électroniques. Et j’en avais assez d’intervenir en fin de vie des produits, j’avais envie de créer des objets."

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Elle entend parler des recrutements d’Hermès, qui a ouvert en 2018 une troisième manufacture dans le coin, et de l’École Boudard, la seule de France à former à la fabrication à la main d’un sac de A à Z.

Au rez-de-chaussée du centre de formation d’apprentis (CFA) du Pays de Montbéliard, à Bethoncourt (Doubs), l’atelier Boudard accueille une douzaine de stagiaires dans sa formation de sellier maroquinier d’art. Commencée à la fin octobre, elle s’achèvera dans huit mois, après 1 000 heures d’enseignement et deux stages en entreprise. Dans une salle voisine, une quarantaine d’autres stagiaires sélectionnés par Hermès se forment également au métier, mais sur les produits du maroquinier de luxe et en dix-huit mois.

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Installée sur les hauteurs de Sochaux, à deux pas de l’usine PSA, l’École Boudard entretient des liens étroits avec le constructeur automobile. Dans les années 1980, Robert Boudard, retraité de la sellerie-garniture de Peugeot, commence à former, dans son garage, aux savoir-faire qu’il maîtrise. En cette terre protestante, ses liens avec la famille Dumas, propriétaire d’Hermès, le conduisent à devenir un formateur des salariés des manufactures parisienne et lyonnaise du groupe de luxe. En 1996, Hermès s’installe dans le pays de Montbéliard, à Seloncourt. Puis ouvre deux autres sites à proximité, à Héricourt (Haute-Saône) et Allenjoie (Doubs). Il y a quelques années, dans le cadre du reclassement de ses salariés, PSA en envoie plusieurs en formation pour qu’ils intègrent Hermès, avec possibilité de revenir si cela ne leur convient pas. Dans la discrète manufacture de bois d’Allenjoie, Hermès continue d’embaucher des artisans pour qu’ils soient 250 d’ici à deux ans. La Franche-Comté compte environ 2 000 emplois en maroquinerie.

De l’animalerie à l’artisanat d’art

Si Créations Perrin s’est installé à proximité de la manufacture Hermès, c’est parce que l’École Boudard lui fournit les compétences qu’il recherche. Cette entreprise de 200 salariés, spécialisée dans le bracelet de montres de luxe, s’est diversifiée en ouvrant en 2013 un site de petite maroquinerie : étuis à lunettes, porte-cartes, portefeuilles… Ses 52 salariées de production viennent toutes d’autres métiers, formées par l’École Boudard ou par le lycée professionnel des Huisselets (Montbéliard), qui prépare au CAP de maroquinerie. "Coiffeuse, infirmière, bouchère, fleuriste, intérimaire chez PSA, ouvrière chez un sous-traitant de l’auto… Il n’y a pas de profil type, juste des personnes motivées", assure le directeur du site, Grégory Filtz, 42 ans, lui-même ancien chef d’équipe dans l’automobile, passé par l’une des usines Hermès.

Ce lundi de novembre, Déborah Vuillemin œuvre en "première teinte". À l’aide d’une pince ou d’une roulette, elle colore les tranches d’étuis ou de porte-cartes. Âgée de 35 ans, elle a travaillé sept ans en animalerie. Ras le bol de la vente et de ses horaires, elle s’est d’abord reconvertie à l’horlogerie, mais a perdu son emploi. Puis a réussi les tests de recrutement organisés par Pôle emploi pour Hermès, mais n’a pas passé la barrière de l’entretien. Elle a enchaîné sur un CAP de maroquinerie avant d’être embauchée chez Créations Perrin. "Se retrouver à l’école à 30 ans avec des étudiants n’était pas simple, mais quand on veut changer de voie, il faut accepter les sacrifices. Aujourd’hui, grâce à mes neuf mois de formation, je suis la plus polyvalente de l’atelier, ce qui me permet de changer souvent de tâche", apprécie la jeune femme.

Sandra Petit, 35 ans, a, elle, travaillé quinze ans dans un Ehpad. "Je n’en pouvais plus des conditions de travail, Pôle emploi m’a orientée vers l’École Boudard." Après neuf mois de formation en sellerie-maroquinerie d’art, elle entre chez Créations Perrin comme intérimaire, puis en CDD, avant d’accéder à un CDI. "La direction est bien plus humaine dans l’industrie, l’encadrement nous pousse à évoluer. Et les horaires sont moins contraignants. Tout ça pour le même salaire."

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Chaque année, le CFA du Pays de Montbéliard accueille, tous métiers confondus, 1 150 personnes en reconversion. "Un nombre important, caractéristique des territoires marqués par la mono-industrie automobile", analyse Christophe Straumann, le directeur du CFA. Avec la maroquinerie et le luxe, celui de Montbéliard a trouvé comment se diversifier.

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