Pourquoi le LME suspend la cotation du nickel pour la première fois en 145 ans

Les cours du nickel ont battu tous leurs records historiques sur les bourses des métaux de Londres (LME) et Shanghai (SHFE), en dépassant les 100 000 dollars la tonne à Londres. Au point que le London Metal Exchange a décidé de suspendre les échanges ce 8 mars, pour la première fois en 145 ans, au terme d'un emballement pendant la nuit.

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Minerai de nickel calédonien
Les perspectives d'embargo sur la production russe de métaux en raison de l'offensive militaire en Ukraine ont fait dérailler le cours du nickel, indispensable à la production d'acier inoxydable. Ici, du minerai de nickel calédonien extrait par Eramet.

Le cours du nickel a déraillé. La perspective de sortie du marché international de la production russe, en raison d'un potentiel embargo sur les métaux lié à l'offensive du pays en Ukraine, a provoqué de fortes inquiétudes sur un marché du nickel déjà tendu, en raison de stocks bas. Certains acteurs ont craint que le soufflé retombe et provoque son effondrement en voulant se couvrir trop massivement. Les contrats pour livraison à trois mois sur la Bourse londonienne des métaux, lieu de cotation principal des non-ferreux, sont montés à 101 365 dollars la tonne de nickel durant la nuit du 7 au 8 mars, en hausse de 111% (le nickel valait environ 22 000 dollars la tonne en début d'année). « A la suite de nouvelles hausses sans précédent du cours du nickel, le London Metal Exchange a décidé de suspendre les échanges au minimum pour le reste de la journée », voire pour plusieurs jours, a annoncé mardi 8 mars la bourse londonienne des métaux, qui a également annulé les opérations intervenues depuis minuit.

La Russie, acteur majeur du marché du nickel

« La Russie est le troisième pays producteur de nickel et représentait presque 13% des capacités minières mondiales en 2021 »derrière l'Indonésie (34%) et les Philippines (15%), rappelle dans une note Susan Zou, analyste chez Rystad Energy. En 2020, « la Russie avait produit 283 000 tonnes de nickel métal, soit 11,27% de la production mondiale », précise Rystad Energy. Une grande partie de cette production, soit 115 000 tonnes, avait été exportée, « principalement vers la Chine pour la production d'acier inoxydable ». Mais également vers les Pays-Bas et l'Allemagne. La compagnie minière russe Nornickel est, selon la banque JP Morgan, le premier fournisseur de nickel de qualité batterie, avec 15% à 20% de la production mondiale. Elle est plus globalement le premier producteur de nickel, devant le brésilien Vale et le suisse Glencore. Le français Eramet est le septième producteur mondial.

Si les sanctions contre la Russie étaient renforcées - ce qui semble se profiler, le pays n'ayant pas interrompu l'offensive en Ukraine -, le retrait potentiel du métal russe du marché international provoquerait de réelles tensions industrielles. Déjà, la coupure de l'accès des entreprises russes au système international de paiement Swift et les perturbations du transport international, avec d'importants armateurs qui ne desservent plus la Russie, compliquent fortement les échanges avec le pays et réduisent ses capacités d'exportation. L'Ukraine, productrice de ferronickel, tourne elle aussi au ralenti, par exemple à Pobuzhsky, une usine du groupe Solway (un groupe d'origine russe dont le siège est en Suisse) d'une capacité de 22 000 tonnes de nickel contenu.

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Achats panique et spéculation

Le niveau des stocks de nickel, au plus bas depuis 2019, à 76 830 tonnes dans les entrepôts sous surveillance du LME, a contribué à nourrir l'inquiétude. Certains acteurs industriels ont préféré couvrir leurs besoins en achetant massivement des lots avant une potentielle hausse, ce qui a déjà fait quadrupler le cours du nickel la semaine précédente.

Mais la spéculation a aussi joué son rôle dans le mouvement de panique intervenu dans la nuit du 7 au 8 mars, qui s'est traduit par un « short squeeze » (liquidation forcée via l'achat de titres pour couvrir des positions courtes). Pour profiter des tensions sur le marché du nickel, certains investisseurs ont parié à la hausse sur ce métal non-ferreux indispensable tant à l'industrie classique - via l'acier inoxydable - qu'à la transition énergétique, en raison de son utilisation dans les batteries. D'autres n'ont pas cru à la hausse durable des cours et ont préféré couvrir leur propre accroissement de production à ce prix déjà très élevé.

Bloomberg évoque le tycoon chinois Xiang Guangda, à la tête de Tsingshan, qui essuierait des milliards de dollars de pertes après avoir dû lâcher une prise de position massive de 100 000 tonnes de nickel. Le cours a tellement monté que certains peinent à payer les appels de marges. C'est l'une des raisons pour lesquelles le LME a annulé les opérations de la seconde partie de la nuit. Les producteurs ont, eux aussi, cessé de proposer leurs lots, en attendant une clarification sur le marché, les prix atteints ne se justifiant absolument pas au vu des fondamentaux (offre et demande).

Les prix de l'acier resteront orientés à la hausse

Le marché du nickel n'est pas structurellement déficitaire. Plusieurs hausses de production sont prévues en 2022, et la hausse de la demande de nickel de qualité batterie attendra l'entrée en production des nombreux projets de gigafactories de batteries annoncés en Europe. Le mouvement de panique actuel devrait donc se calmer. Mais le poids de la Russie, également productrice d'anthracite indispensable à la métallurgie du nickel, et de Nornickel dans l'extraction, restent des facteurs de hausse pour le nickel, et en aval pour l'acier.

« La guerre entre la Russie et l'Ukraine va provoquer une hausse brutale des prix de l'acier », prévient Marina Bozkurt de Rystad, rappelant que « la Russie et l'Ukraine sont deux producteurs et exportateurs de produits en acier (tubes OCTG pour les hydrocarbures notamment), mais aussi de matières premières comme le charbon à coke, la fonte et le gaz naturel ».Le système de quotas anti-dumping à l'importation de certains produits en acier dans l'Union européenne pourrait également retarder les approvisionnements auprès de fournisseurs alternatifs.

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