"Déléguer notre alimentation est une folie”. Les mots prononcés par le président de la République Emmanuel Macron dans son allocution du 12 mars 2020 n’en finissent pas de surprendre les acteurs de la filière agroalimentaire. “Pour quelqu’un qui a fait de la montée en gamme le cœur de son discours, c’est étonnant”, observe Christiane Lambert, la présidente de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) dans un entretien avec L'Usine Nouvelle.
Il faut dire que la dirigeante alerte, depuis plusieurs années déjà, sur les risques pour l’indépendance alimentaire de la France. Selon les chiffres des douanes, en 2018, le pays a importé 38,4 milliards d’euros de produits alimentaires de ses voisins européens, un chiffre en augmentation de 24 % et qui place les importations de 300 millions d’euros au-dessus des exportations.
Pas de stock stratégique

- 1102.98+6.11
Mars 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
- 472.5+2.86
Mars 2026
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
- 658.25+5.07
Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
Dans les rayons des supermarchés, sur les 237 milliards d’euros de consommations alimentaires, 11,1% sont des produits d’importation alimentaire finale.
De quoi faire craindre au syndicat agricole l’absence de stocks stratégiques en cas de durcissement des restrictions de déplacements: “Les distributeurs ont évoqué des réserves leur permettant d’aller jusqu’au mois de juin, mais cela est erroné. Pour les produits frais, les yaourts, le lait qui sont fabriqués tous les jours à partir de lait récolté quotidiennement, ce n’est pas vrai”, alerte Christiane Lambert.
Des usines qui fonctionnent normalement
Un constat inquiétant mais nuancé par Dominique Chargé, président de la Coopérative Agricole : “Tout est lié à notre capacité à approvisionner la chaîne de production. Nos usines fonctionnent normalement, mais un site qui ne pourrait pas être approvisionné ne servirait à rien”, explique-t-il. Pour l'instant, "pas d'inquiétude", selon lui. Lundi 16 mars, la Coopérative Agricole faisait état d’un absentéisme entre 2 et 5 % “à peine supérieur à une journée normale”. Qu'en sera-t-il suite aux mesures de confinement annoncées par Emmanuel Macron le soir même?
Pour garantir l’approvisionnement de la chaîne alimentaire, la FNSEA et la Coopérative Agricole se sont jointes à l’Association nationale des industries alimentaires (ANIA) pour demander que la chaîne logistique alimentaire soit déclarée “prioritaire”.
Dépendance aux flux logistiques
Cette dépendance aux flux était au cœur de la proposition de résolution déposée en décembre 2019 par la sénatrice de la Haute Garonne Françoise Laborde : “Aujourd’hui, production et consommation ne sont plus territorialisées.” Conséquence, la sénatrice du Rassemblement démocratique et social européen estime “qu’en cas de force majeure, le déficit en capacité de subvenir localement à l'un de nos besoins primaires, celui de se nourrir, est flagrant”.
Dans son texte, la parlementaire demande que soit établi un plan d’organisation agricole. “La priorité est de re-territorialiser l’alimentation avec des cultures imposées dans certaines régions”, complète Stéphane Linou, économiste, qui a participé à la rédaction de la résolution.
Priorité aux protéines végétales
Dans le viseur du spécialiste : les protéines végétales telles que le soja. A l’heure actuelle, la France produit un dixième de ses besoins. 3,5 millions de tonnes (Mt) de tourteaux de soja sont par ailleurs importés chaque année, dont 450 000 tonnes non-OGM. “S’il devait y avoir un problème sur les flux d’importation, c’est une grande partie des élevages de l’Ouest de la France, qui utilisent la protéine importée pour nourrir leur bétail, qui serait touchée” ,prévient l’économiste.
Consciente de cette faiblesse, la FNSEA a d’ailleurs obtenu que le plan protéine, qui vise à restaurer la souveraineté de la France sur les protéines végétales, soit classé en priorité A dans le Pacte productif qui devait être présenté fin avril par le Président de la République. "Nous attendons désormais de savoir si les propos d'Emmanuel Macron étaient un simple sursaut face à la crise ou un engagement de long terme", observe, sceptique, Christiane Lambert.



